J’éprouve un profond malaise face à ce verdict que vient de rendre la cour d’assises de Bruxelles-capitale ; Sébastien, l’ami de David, avait tué le pédophile qui abusa longuement de son ami durant l’enfance de celui-ci, et malgré de nombreux appels à l’aide non entendus ; l’épouse du pédophile y passa aussi et leur maison fut incendiée, dans le décours d’une discussion « d’explication » qui tourna mal, sans qu’il se fut agi d’un projet d’assassinat.
Les avocats, et même en partie l’avocat général, ont plaidé la force irrésistible : consécutive aux traumatismes de l’enfance pour David, et suite à l‘émotion du moment pour Sébastien. Le jury les a suivis.
Pourtant, dans mon métier de psychiatre, je n’ai été confronté que très rarement à de véritables impulsions irrésistibles : chez quelques psychotiques, chez des personnes sensibles lors d’expériences de très grandes frayeur, ou encore lors de crises de rage de durée très brève, face à des provocations humiliantes qui « réveillaient » elles-mêmes un album de photos intérieur fort chargé de traumatismes et d’humiliations : c’est de ce dernier contexte qu’on se rapproche le plus ici, mais la crise de rage, sans lucidité ni liberté intérieures suffisantes, est vécue par la victime directe et est très brève….je ne connais pas de force irrésistible qui dure une demi-heure, par exemple, sans possibilité de se reprendre.
J’ai donc l’impressions que le verdict de Bruxelles place la société civile belge au sommet d’un toboggan très glissant. En toute bonne justice, ne devrait-on pas acquitter dès maintenant tous les crimes et délits dits passionnels, puisque la passion égare la lucidité et le contrôle de soi ? Et n’incite-t-on pas tant et tant d’ex-victimes, qui en ont gros sur le cœur et d’avoir été abusées, et de ne jamais avoir été écoutées par leur famille ou par les institutions, à se livrer elles aussi à de dangereuses confrontations sauvages ?
Alors, faisons de la bonne prévention, que diable ! La souffrance de David, partagée par son ami, c’est celle de tous ces enfants maltraités physiquement, psychologiquement ou/et sexuellement, et que l’on n’a jamais voulu écouter. Aujourd’hui encore, il arrive qu’on s’aveugle chez nous, et nous les côtoyons encore par centaines ! Ceux qui gardent tout pour eux, par désespoir ! Ceux à la petite voix desquels la Justice et d’autres institutions ne donnent jamais d’ écho, parce qu’ils sont trop petits ou que « C’est la parole de l’adulte contre celle de l’enfant, n’est ce pas ? » Ceux que l’on oblige à retourner en visite chez leur parent séparé, très probablement abuseur mais innocenté par le pénal, en collant de surcroît à l’autre parent l’étiquette d’aliénant s’il essaie de protéger l’enfant.
J’ai toujours pensé que, pour lutter contre la chronification de la maltraitance et ses effets dévastateurs lointains, il fallait s’y prendre autrement. Arrêter de miser à 100% sur l’efficacité des institutions officielles, quelles qu’elles soient ! Certes, on doit continuer à encourager les enfants à s’ouvrir de leurs souffrances à des personnes – amis ou adultes- en qui ils ont confiance. Mais en même temps et peut-être même avant de mettre en route les machineries officielles, ne devrait-on pas créer autour d ‘eux des « petits tissus sociaux de proximité » (famille élargie, tel voisin, tel professionnel proche…) ? Ces petits groupes s’engageraient avec solidarité et durablement pour un enfant maltraité, la petite Cindy qu’ils connaissent bien…, pour veiller et protéger .Ils se confronteraient courageusement à la source la plus active de la maltraitance pour dire « Stop ; ça ne peut pas continuer ainsi ; reprenez-vous ; nous voudrions vous aider à fonctionner mieux… »
Cette solidarité sociale informelle n’empêcherait certainement pas les plus psychopathes et les plus pervers de sévir, mais rendrait déjà de grands services dans nombre d’autres cas.
[1] [1] Psychiatre infanto juvénile, docteur en psychologie, professeur ordinaire à la Faculté de Médecine de l’Université Catholique de Louvain, past chef du service de psychiatrie infanto-juvénile des Cliniques universitaires Saint-Luc (Bruxelles-UCL). Email : jean-yves.hayez@pscl.ucl.ac.be, site http://www.jeanyveshayez.net./