Livre « La sexualité des enfants » de

Jean-Yves Hayez (1)

 

 

 

La vie sexuelle des enfants, avant l'adolescence, reste souvent un mystère, surtout pour les parents, qui tantôt s’inquiètent trop et tantôt pas assez.

 

Faut-il juste accepter, discrètement et avec confiance, l'évolution spontanée de cette sexualité naissante ? Faut-il chercher à parler et à interagir avec son enfant ? Que réguler ? Et à quel titre ? Au terme de trente ans d'écoute, Jean-Yves Hayez nous fait partager ici son approche réaliste de la sexualité infantile, sans langue de bois ni dramatisation excessive. Oui, entre frères et soeurs, ça « dérape » parfois mais non, ce n'est pas toujours grave !

 

Un livre pour tous ceux qui ne pensent pas que « le sexe, c'est mal », mais qui estiment qu'il y a des valeurs et des limites à apprendre.

 

Pédopsychiatre, docteur en psychologie, le professeur Jean-Yves Hayez dirige le service de psychiatrie infanto-juvénile aux Cliniques universitaires Saint-Luc à Bruxelles.

 

Il a été interviewé par Sabine Renteux du « Le ligueur», jeudi 25 mars 2004.

 

Le Ligueur : Pourquoi faire un livre sur ce sujet ?

 

Jean-Yves Hayez :

 

La majorité des adultes ignorent à peu près tout de la vie sexuelle des enfants. Les petits « jeux de docteurs » et la masturbation sont en général admis, mais tout le reste est tabou. Quand une activité sexuelle plus intense est surprise, on a tendance à diaboliser les enfants, à les traiter de « pervers », de « futurs Dutroux ». Sur fond d'ignorance, on dramatise. Ce livre est un hymne à la sexualité positive, le plus souvent épanouie, des enfants et pré-adolescents. J'ai aussi voulu attirer l'attention sur certaines situations qui, elles, sont vraiment préoccupantes. Sur base de mon expérience personnelle et professionnelle, je partage des idées concrètes pour aider les parents et adultes à accompagner la sexualité des enfants et à résoudre les vrais problèmes quand ils se posent.

 

LL : Malgré Freud et mai 68, vous pensez que la sexualité des enfants est restée un tabou ?

 

J.Y.H. :

 

Oui. On admet la sexualité des adolescents, mais l'enfance garde cette aura d'angélisme ...

 

LL : Et que faites-vous de la « période de latence » qu'ils sont censés traverser ?

 

J.Y.H. :

 

Je n'y crois pas trop. Je crois que la majorité des enfants, en grandissant, continuent d'être très intéressés par la sexualité, qui, somme toutes, est un des dynamismes-clé de toute vie. Mais ils apprennent à être plus discrets ! Ils savent bien que les adultes ont un malaise par rapport à « Ça ». Parce que, pour beaucoup, le sexe reste quelque chose de « sale ». Mais aussi parce que les adultes considèrent que la pratique sexuelle, c'est LEUR domaine. Face à des enfants ou pré­ados délurés, nous pouvons nous sentir menacés, jaloux. Trop souvent, sans même nous en rendre compte, nous continuons à interdire aux enfants une connaissance sensible de la sexualité « pour leur maintenant », c'est-à-dire fonctionnant à leur âge. A leurs questions, nous répondons par le silence ou par des explications techniques ...

 

L.L. : Mais comment parler aux enfants tout en respectant leur droit à l'intimité et à la pudeur ?

 

J.Y.H. :

 

C'est vrai, c'est délicat. La discrétion est importante. Toutes les fois où nous avons l'impression qu'ils vont bien, nous n'avons guère à nous mêler de leur vie sexuelle : ils font leurs propres expériences. Mais il est important de garder entre-ouverte la porte de notre disponibilité. De répondre aux questions avec sincérité, en parlant de notre vécu, de notre cheminement à nous et, en mots simples, de nos valeurs. Les enfants ne cherchent pas des réponses techniques, mais la transmission d'une expérience et l'autorisation de vivre quelque chose.

 

LL : Comment décririez-vous une vie sexuelle « normale » à ces âges ?

 

J.Y.H. :

 

II est « dans la moyenne » que les enfants soient vraiment intéressés par la sexualité. Qu'ils se masturbent, qu'ils sachent déjà beaucoup de choses, qu'ils aient des jeux sexuels avec des copains et des copines ... Si ces jeux ont lieu dans le respect de chacun et entre enfants de même « statut » - c'est-à-dire de maturité affective et cognitive équivalente - cela ne pose pas de problèmes. Un enfant qui va bien ne va pas solliciter un retardé mental, par exemple. Pour un enfant qui a une sexualité épanouie, tout cela reste récréatif : il se réjouit et jouit d'une pratique sexuelle occasionnelle, mais il a beaucoup d'autres projets dans sa vie et n'est donc pas « obsédé ».

 

Certains enfants, tout en « allant bien », vont plus loin. Ils mènent leurs explorations sexuelles à travers des livres porno, avec leurs frères et soeurs, des expérimentations bizarres, iront jusqu'à avoir des relations sexuelles complètes à onze-douze ans ... Cela n'en fait pas pour autant chaque fois des pervers ni des dévergondés. C'est difficile à accepter. Quand des jeux sexuels un peu « hors norme » sont surpris, la réaction adulte-type, c'est de dire « il y a un abuseur dans la bande qui a entraîné les autres ». On les envoie chez le psy ou chez le juge ... Souvent, ce sont des enfants précoces, curieux, qui ont vu ou entendu des choses ... Ce n'est pas forcément dramatique !

 

L.L. : Comment réagir alors ? On ne peut pas tout laisser faire !

 

J.Y.H. :

 

II est normal d'être choqué. Mais il faut les écouter et essayer de comprendre pourquoi ils le font avant de sur-réagir. On peut les ramener à l'ordre, c'est-à-dire leur demander de se modérer dans la forme de leur expression, veiller davantage sur eux et veiller à ce que leur vie en général soit bien attractive, sans les voir tout de suite comme l'incarnation du Mal. Leur dire calmement : « Ca, c'est interdit dans notre famille » ou « Vous allez trop vite, gardez ça pour plus tard ». Le rôle des parents est effectivement de mettre des limites, mais à la bonne distance. Un enfant « normal » accepte par la suite de respecter certaines règles.

 

L.L. : II y aurait donc quand même des règles à ne pas transgresser - mais lesquelles ? N'est-ce pas de nouveau une manière de nier la sexualité des enfants ?

 

J.Y.H. :

 

Il y a deux grandes catégories d'interdiction ; elles portent respectivement sur les lois naturelles universelles et sur des règles sociales et familiales qui fixent ce qui est convenable pour le groupe, au-delà des lois naturelles. Les lois universelles sont connues : interdiction de tuer, de violer, de l'inceste, de sexualité entre un adulte et un enfant ... Ce sont des règles absolues. Si on les transgresse, c'est mal.

 

Les autres règles varient selon les contextes et sont plus « mineures ». Certaines de ces règles mineures sont particulièrement sensées : je les appelle les « règles puissantes ». Dans mon ouvrage, j'en répertorie quelques-unes, fondées sur mes propres valeurs : pas de « bizarreries ( p.ex., sexe avec un animal ), pas d'activités sexuelles complètes ou de forme trop adulte ( p.ex., sexe oral ) avant la puberté achevée, pas d'activité sexuelle entre un jeune pubère et un enfant impubère, etc. Si un enfant transgresse des règles, on peut lui dire : « Je ne suis pas d'accord que tu fasses cela, ça ne se passe pas comme ça dans ma famille, dans notre société ». Mais il s'agit là d'obéissance, de respect du groupe, et pas du Bien et du Mal.

 

L.L. : Sur Internet, de nombreux sites et forums destinés aux adolescents parlent de sexualité. Quel rôle peuvent-ils jouer ?

 

J.Y.H. :

 

Internet est un révélateur des préoccupations et modes de fonctionnement des jeunes. Les sites sont en général fréquentés par des adolescents plus âgés, mais on y trouve aussi des questions précises et préoccupantes posées par des enfants dès leurs dix-onze ans. Ils n'oseraient jamais demander ça à leurs parents ! L'anonymat les protège. Sur les sites sérieux, des adultes compétents et pas ringards leur répondent, les rassurent. L'Internet joue là un rôle plutôt positif et libératoire. Mettre des filtres anti-sexe ne sert à rien, surtout pour les ados, qui savent souvent très bien comment les détourner ...

 

L.L. : II y a quand même le risque qu'ils tombent sur des sites pornos, volontairement ou non ... Ces images de sexualité étalées partout - télévision, cinéma, affiches, Internet est-ce que ça ne rend pas les enfants de plus en plus précoces ?

 

J.Y.H. :

 

Beaucoup de petits de dix-onze ans sont des vrais «  scientifiques du sexe » : ils connaissent beaucoup de choses, ont des connaissances anatomiques et un vocabulaire très précis, ils ont vu un ou des films pornos ... Pour la plupart d'entre eux, cela ne change pas fondamentalement leur manière de vivre leur sexualité. Ce que je trouve plus préoccupant, c'est qu'ils en arrivent à considérer que certaines choses - l'exploitation sexuelle, par exemple - font partie de la vie ...

 

L.L. : Certaines « affaires » sont particulièrement choquantes, comme quand il est question de fellations dans les cours de récré ...

 

J.Y.H. :

 

II faut savoir de quoi on parle. S'il s'agit d'enfants qui jouent, avec consentement mutuel, à «  mettre le zizi dans la bouche », il faut interdire, mais pas dramatiser. Souvent, il n'y a pas d'intention érotique : c'est plus un acte de curiosité, d'affirmation de soi ... et d'imitation des adultes ! S'il y a un abus de pouvoir, entre garçons pubères et enfants pré-pubères, c'est inadmissible. Mais dans ce cas de figure aussi, il faut comprendre le pourquoi.

 

Notre société est caractérisée, pour beaucoup d'enfants, par la solitude et l'affaiblissement de la fonction paternelle. II arrive que des enfants ou pré-adolescents un peu trop livrés à eux-mêmes commettent des abus sexuels, sans pour autant avoir une « personnalité perverse ». II faut les éduquer, les entourer, être vigilant ... Discuter en terme de valeurs, de sens, d'expérience personnelle ... En règle générale, je pense que si l'interdiction est parfois incontournable, mieux vaut toujours qu'elle se déroule au sein d'une relation positive et qu'elle s'accompagne de dialogue.

 

Notes

 

1. Interview publiée en mars 2004 dans « Le Ligueur » ( hebdo de la Ligue des familles de Belgique francophone ).

 

Bulletin de l'Action Enfance Maltraitée n° 63 – 17-20.

 

Pour télécharger le texte

 

 



(1)  1. Interview publiée en mars 2004 dans « Le Ligueur » ( hebdo de la Ligue des familles de Belgique francophone ).

 

Bulletin de l'Action Enfance Maltraitée n° 63 – 17-20.

 

 

s de Belgique francophone ).

 

Bulletin de l'Action Enfance Maltraitée n° 63 – 17-20.