
Paru dans Neuropsychiatrie de
l'enfance et de l'adolescence 53 (2005) 245-253
Article original
J.-Y. Hayez (*),
Ph. Kinoo
Université catholique de Louvain,
cliniques universitaires Saint-Luc, 10, avenue Hippocrate, 1200 Bruxelles,
Belgique
Reçu le 24 juin 2005 accepté le 28
septembre 2005
L'hébergement alterné est une des
applications de l'exercice de l'autorité parentale conjointe, mais pas une sorte
d'obligation : ce n'est pas d'abord la matérialité des décisions prises
qui compte, mais ce qui se vit dans les idées et les sentiments de chaque
parent. Il ne gagne à coup sûr à être mis en place que lorsque sont remplies
quelques conditions :1. S'efforcer de connaître l'état d'esprit profond et
stable de l'enfant à propos du projet. Ce n'est que s'il est positivement
intéressé qu'on devrait aller de l'avant. S'il est indécis ou indifférent, on
pourrait encore décider d'une garde alternée, mais comme d'un pari révisable. A noter que
les tout petits ont besoin d'une stabilité plus grande la garde alternée ne
leur est guère bénéfique. 2. Spontanément ou après réflexion, les deux parents
doivent, eux aussi, être intéressés positivement par le projet et décidés à y
coopérer 3. Il y a aussi des conditions matérielles : le fait que les parents
habitent dans un environnement géographique proche, la possibilité de dédoubler
une bonne partie des objets du quotidien et de la garde-robe, etc. 4. Tant
mieux enfin si la mesure est appliquée avec souplesse et pas comme un carcan
rigide et clivé, et si on en revoit le bien-fondé de loin en loin.
The joint custody may be a positive application of shared parental
status, but it's not an obligation. Ideas, inner feelings and attitudes of each
parent are more important than material dispositions to make sure the
well-being of the child. The probability of success of a joint custody will
increase following these positive conditions : 1. The child agrees with
the project, when interviewed by a non-suggestive adult. When the child is
undecided or indifferent, decision of joint custody can be taken, like a
reviewable bet. Nevertheless very young children, under four years, need more
stability and don't usually benefit from a joint custody. 2. Spontaneously or
after having thinking about, both parents are positively interested by the
project. At least, they must have ceased permanent fights in front of the child
and be able to mutual polite respect. A joint custody never should be
considered as a therapy aimed to make peace between the parents. 3. Material
conditions must be considered ; among others, a geographical proximity
between both houses, the possibility to have some important objects and clothes
twice ... 4. So much the better if this measure can be applied with
flexibility and can be revised at long intervals.
Mots clés Garde
alternée - Hébergement alterné - Autorité parentale conjointe
Keywords : Joint
custody ; Shared parental status
1. L'autorité parentale
conjointe (APC)
1.1. Définition et enjeu
La loi belge du 13 avril 1995
énonce que l'autorité parentale doit être exercée conjointement par chacun des
deux parents « légaux » de l'enfant, qu'ils soient mariés ou non, qu'ils vivent
ensemble ou non. Ce principe reste d'application même si leur couple a été en
crise et s'est séparé ou a divorcé. Néanmoins, les autorités judiciaires
peuvent décider de confier l'autorité à un seul parent si la conduite de
l'autre est source de préoccupations suffisamment importantes (1) ; ce pourrait être le cas
notamment si l'un des parents refusait de façon persistante d'appliquer ce
principe de l'autorité parentale conjointe.
Concrètement, le principe porte sur
les grandes décisions qui concernent la vie de l'enfant : il faut, soit que les
parents puissent en discuter et les prennent vraiment ensemble, soit que l'un
entérine telle option proposée par l'autre. Les contenus de ces décisions
importantes sont énoncés de façon non exhaustive dans la loi : fréquentation de
telle école, options philosophiques ou religieuses, lieu de résidence de
l'enfant ... : si des désaccords persistent à leur propos, le
tribunal peut être saisi et trancher le litige. De facto, ce sera surtout le
cas s'il y a eu « tentative de fait accompli », c'est-à-dire si un parent a
voulu mettre en route sa décision dans un domaine jugé important contre l'avis
de l'autre parent.
Les petites décisions du quotidien,
elles, restent sous la responsabilité individuelle de chaque parent chez qui
l'enfant réside au moment où il faut les prendre.
Ce principe et cette loi sur l'APC
constituent « un énorme défi lancé à notre époque ... Quoi de plus
légitime que, dans un contexte de fragilité - de déliquescence, diront certains
- du lien conjugal, soit posé avec force le principe de la coresponsabilité
parentale comme une référence essentielle pour les enfants ballottés au gré
des recompositions familiales ? » [6]. Ils confirment toute l'importance
que revêt pour l'enfant sa double référence à son père et sa mère ou plus
précisément aux détenteurs officiels de l'appellation « père » et « mère » :
ceux-ci ne sont pas ipso facto ses parents géniteurs, mais la loi suppose que
s'ils ont désiré être désignés socialement comme « père » et « mère », c'est
qu'ils étaient prêts à inscrire l'enfant dans leur lignée généalogique et à
exercer à son égard une forte responsabilité de type parental. S'il en est
ainsi, il n'est plus question de faire une hiérarchie entre eux : l'un et
l'autre sont également importants : il est souhaitable qu'ils soient deux,
chacun porteur de son identité, mais aussi de son incomplétude (2), qui rend la présence de l'autre
tellement enrichissante : l'enfant peut donc se sentir appartenir à deux
lignées : il peut puiser chez chacun des éléments d'identification, des
valeurs et des repères différenciés. La double référence lui permet aussi «
d'avoir du jeu » à l'occasion, c'est-à-dire de ne pas être ou se sentir
prisonnier d'une toute-puissance, davantage susceptible d'émaner d'un parent
exerçant seul ses fonctions [4,13].
Tant mieux donc si enfants et
adolescents sont bien informés de la valeur que revêt ce principe ! Tant mieux
également si des parents séparés. non excessivement envahis par
d'interminables conflits, s'y réfèrent raisonnablement
1.2. Des problèmes
persistent
Cela dit, la loi de 1995 n'a pas
réglé tous les problèmes de terrain, loin s'en faut :
· quoi qu'elle veuille imposer quelques parents - séparés ou
non ! - sont partiellement ou totalement incapables de faire une place à leur
partenaire-parent. Dans les cas les plus graves, ils méritent l'appellation de parent
aliénant (3), mais des
situations moins extrêmes peuvent déjà s'avérer bien préoccupantes : ici, l'un
des parents - souvent celui qui n'a pas la garde quotidienne principale - est
subtilement mis à distance et disqualifié. La tentation d'une démission
progressive dans le chef de ce parent contesté n'est pas rare [13,15] ;
pourtant, mieux vaudrait qu'il essaie de rester debout face à l'enfant, pour
lui montrer la valeur de ce qu'il apporte de différent, sans pour autant
insécuriser l'enfant par des contre-attaques systématiques contre le parent
premier harcelant ! Pas simple, reconnaissons-le !
· ailleurs, c'est de part et d'autre, en référence à une dynamique
systémique, que les conflits restent vifs, tant avant qu'après la séparation.
De féroces affrontements sociojuridiques existaient déjà avant la mise en
place de la loi et persistent par-devers celle-ci : toute décision quelque peu
importante n'est prise qu'à l'arraché, avec sabotages à la clé, et à grand
renfort d'énergie et de coûts sociaux et judiciaires : du pain bénit pour
certains avocats, médiateurs et psy en mal d'emploi et de sérieux dilemmes pour
les magistrats avant qu'ils se décident à appliquer l'ultime recours offert
par la loi : confier à nouveau l'autorité exclusivement à un parent. Mais
auquel ? Vraiment pas simple, face à ces parents déchaînés, d'évaluer s'il y en
a vraiment un qui soit un peu meilleur et l'autre un rien
plus incompétent [7] !
· à côté de ces freins mis à l'efficacité de la loi, il
existe un autre effet négatif que l'on peut, lui, qualifier de pervers. On y
assiste lorsque de facto, un parent - souvent la mère - porte à lui seul la
plus grande partie de la charge quotidienne de l'enfant : elle l'a accepté ou
voulu ainsi, certes, mais cela arrange bien l'autre parent - souvent le père -
qui a repris une vie plus libre de son côté. Néanmoins. ce second parent se
sert du principe d'autorité parentale conjointe pour surgir à l'occasion et
mettre des bâtons dans les roues du parent principal gardien, jusqu'à parfois
lui pourrir la vie. Les motivations de ce second parent sont variées : dans les
pires des cas, il s'agit d'une lutte de pouvoir homme-femme, c'est-à-dire de
soumettre à nouveau la femme à l'autorité masculine ; la femme garde la charge
effective des enfants, mais les pères ont repris le pouvoir de contrôler leur
vie ( entre autres, restriction sur la mobilité, imprévisibilité dans la
programmation des temps consacrés à l'enfant, exigence d'un hébergement
alterné (4) qui ne sera
pas appliqué ...). Ces motivations narcissiques et de pouvoir doivent nous
faire nous souvenir que, s'il existe des féministes parfois excessives dans
leurs revendications, il existe des masculinistes tout aussi
outranciers (5).
Nous avons donc là un principe
important - reconnaître une égale valeur et donc une égale autorité au père et
à la mère -, et voici que l'être humain se montre tout de suite capable de le
faire dysfonctionner. Il va donc
falloir faire preuve de réalisme, examiner chaque situation au cas par cas, et
surtout. ne pas prendre l'enfant comme otage pour nous venger de nos
impuissances d'adultes professionnels face à des parents récalcitrants ou
retors [18].
Les dispositions de procédure
actuelles permettent-elles d'appliquer l'idée de l'APC et d'en surveiller
l'application? Y a-t-il moyen de contrecarrer le parent qui refuserait, par
principe, l'implication de l'autre ? Et cela, sans violences administratives ou
pénales qui se retournent quasi inévitablement et gravement contre la paix
intérieure de l'enfant ? Et surtout sans nouveaux déracinements
intempestifs de celui-ci ? Inversement, y a-t-il moyen de calmer le parent
qui ferait une interprétation abusive de son droit à l'autorité pour le seul
plaisir d'ennuyer l'autre, mais sans engagement véritable pour le bien de
l'enfant ? C'est à ces questions que doivent s'atteler ensemble les
professionnels du terrain ( magistrats. avocats, médiateurs, travailleurs
sociaux, psy ...) pour trouver des règles souples et des solutions à
réinventer chaque fois.
2. L'hébergement alterné
et les conditions positives de son application
Après séparation des parents, pour
que se concrétise dans leur quotidien le principe de leur autorité parentale
conjointe, on peut recourir à une pratique d'hébergement alterné :
l'enfant séjourne approximativement la moitié de son temps de vie chez l'un de
ses parents et l'autre moitié chez l'autre. Les petites décisions du quotidien
relèvent de la responsabilité de son gardien du moment et les grandes, elles,
doivent rester conjointes, comme nous l'avons exposé précédemment.
Les répartitions de durée qui sont
choisies sont très variées, mais rarement de moins d'une semaine. Il existe par
ailleurs des formules proches d'une garde alternée stricto sensu, qui peuvent
être incluses dans la réflexion qui va suivre. Ainsi parle-t-on parfois de droit de
visite élargi ou de week-end prolongé pour désigner, par exemple,
une organisation de l'hébergement où l'enfant séjourne chez un de ses parents
une semaine sur deux du jeudi soir au mardi suivant le matin et la moitié des
vacances scolaires.
S'il arrive que l'on présente
l'hébergement alterné comme la vitrine de l'autorité parentale conjointe,
elle n'en constitue cependant qu'une des expressions possibles. Il ne
faut pas confondre quantité égale et égalité dans ce qui est vécu. Or, dans le
domaine des relations humaines la qualité est plus essentielle que la quantité
Par ailleurs, dans une majorité des
cas, les solutions négociées et acceptées par les parents sont préférables aux
solutions imposées. Si trouver un compromis s'avère trop difficile à eux tout
seuls, il existe des intervenants professionnels pour les aider, par exemple
des médiateurs (6) [6].
Nous sommes donc hostiles à ce qu'une formule unique d'hébergement, quelle
qu'elle soit, apparaisse un jour dans un texte de loi comme la règle de base
par rapport à toutes les autres. Cela nous semblerait une ingérence excessive
de l'État dans le privé des familles, fondée sur un doute et une méfiance quant
à la capacité des parents à veiller sainement sur leurs enfants. Il existerait
alors un paradoxe énorme entre le droit reconnu aux deux parents d'exercer la
fonction parentale après la séparation et le fait que ce soit ici l'État qui
l'exercerait à leur place, quand ça touche à une décision aussi fondamentale
que l'organisation de la vie parents-enfant.
Parents et intervenants ne
devraient mettre en oeuvre un projet d'hébergement alterné que si un certain
nombre de conditions positives sont remplies, et ne le maintenir que si elles
le demeurent ! Les voici énumérées, selon ce que nous pensons être un
ordre d'importance décroissante.
2.1. Un vécu positif
chez l'enfant
L'enfant concerné doit être positivement
intéressé par la perspective de l'hébergement alterné et le demeurer si
celui-ci est mis en place.
2.1.1. Un enfant
positivement intéressé : discussion du concept
Quitte à paraître désuets, nous
pensons qu'il faut privilégier la prise en compte du bien-être de l'enfant
après la séparation de ses parents. Via cet acte, ceux-ci ont pris la décision
de faire ce qu'ils croyaient bon, en pensant d'abord à leur intérêt affectif
d'adultes (7). Même si leur démarche
s'avère souvent bénéfique pour tous à moyen et long terme, il est rare qu'elle
n'entraîne pas d'abord quelques souffrances psychiques pour l'enfant :
tristesse, révolte, insécurité, culpabilité sont fréquemment vécus et se
traduisent en comportements difficiles à assumer par les adultes, même si cette
capacité de s'exprimer signe souvent la bonne santé mentale de l'enfant.
C'est donc justice que par la
suite, on (8) essaie
d'abord de penser au bien-être de celui-ci, entre autres quand il s'agit de
déterminer comment vont se répartir ses séjours entre ses parents.
Néanmoins, prétendre être le
porte-parole de l'intérêt de l'enfant constitue un projet à risque,
régulièrement perverti par des adultes qui s'abritent derrière celui-ci pour
défendre leurs idées à eux.
Pour réduire le risque d'erreur, la
communauté sociale devrait proposer à l'enfant concerné de s'exprimer et
s'efforcer de l'écouter dans une ambiance bienveillante et neutre.
La communauté sociale ? Elle
délègue à cet effet des interlocuteurs professionnels dont il est important
qu'ils soient choisis à l'amiable par les deux parents (9) ou désignés par les
autorités judiciaires. Leur mission est d'aider à prendre des décisions-clés
( ici, par exemple, l'organisation de l'hébergement ) et ils doivent
donc avoir une bonne expérience de l'écoute des enfants et du dialogue avec eux
[18]. Actuellement, beaucoup de médiateurs hésitent encore à impliquer
l'enfant dans le processus de médiation et c'est dommage, au vu de toute la
richesse qu'un enfant peut apporter quand il décide de s'exprimer ! Alors, il y
a les experts civils - qui invitent quasi systématiquement l'enfant, et les
psychologues ou les psychiatres infantojuvéniles dans leurs consultations ...
[10,12].
A cet évaluateur, l'enfant
souhaite-t-il faire part de son idée concernant ses séjours futurs chez son
père et chez sa mère ? Qu'est-ce qui le motive ? Dans quelle mesure
est-ce une idée personnelle ou une idée qu'on lui a soufflée à l'oreille ? Les
enjeux de tels entretiens devraient être clairs pour chacun : il s'agit de
réfléchir, et de s'exprimer et de discuter si on le souhaite. Après, ce sont
les parents qui décident ( ou le Juge ). Pour peu que l'enfant désire
s'exprimer, son interlocuteur devrait d'abord l'écouter sans a priori et
l'aider à bien exposer ce qu'il a à dire. Après, l'adulte peut entamer une
discussion, faire des propositions alternatives, mais en laissant bien à
l'enfant la possibilité d'évaluer le pour et le contre des différentes options.
Plus l'enfant est prudent et peu bavard, plus I'adulte doit veiller à
l'informer sur ce qui est possible, mais toujours avec respect et ouverture
face aux préférences que l'enfant finirait quand même par exprimer. Enfin,
l'enfant définitivement mutique doit être respecté, lui aussi !
Plus tard, lorsqu'une décision sera
prise, il faudra veiller à ne pas la justifier en se référant à la demande ou
au refus manifestés par l'enfant. Même si l'on a été influencé par
ceux-ci, ce n'est pas lui qui porte la réalité et la responsabilité de la
décision.
2.1.2. Comment en tenir compte ?
Au terme de ces dialogues, on ne devrait pas imposer un hébergement alterné à l'enfant qui en éprouve la perspective négativement et de façon stable. Inversement, s'il le souhaite, et d'autant plus qu'il le souhaite ardemment et fortement, c'est un indicateur fort pour le mettre en place, surtout si les conditions suivantes sont réunies, elles aussi. S'il se dit indifférent, il faudra avancer prudemment : se référer aux autres conditions et prendre des décisions susceptibles de révision, par exemple de six mois en six mois, ou annuellement.
Notre pratique d'expertise civile
nous a montrés que l'hébergement alterné était souvent positivement souhaité
par des enfants ( et même quelques adolescents ) forts, équilibrés
psychiquement, capables de penser à leur intérêt, même dans cette partie des
situations conflictuelles (10)
qui n'ont pas dégénéré jusqu'à vouloir les entraîner de façon importante
dans le conflit de chaque adulte contre l'autre. Pour ces enfants, la demande
de résidence alternée signe aussi l'espoir d'un apaisement de la tension entre
leurs parents.
2.1.3. Applications en référence à l'âge
2.1.3.1. Candidats à la résidence
alternée. On admet généralement que les bébés et les tout
petits enfants, jusqu'à trois ans révolus, ne sont pas de bons candidats à la
résidence alternée. C'est vrai en moyenne, mais il faut bien comprendre
pourquoi !
· Beaucoup de tout petits supportent bien d'aller à la crèche
ou chez une gardienne d'enfants et ceci pendant des durées de temps longues et
dont le retour est largement prévisible et ritualisé : ils vivent donc
positivement des séjours en alternance. Mais ce qui est fondamental, pour que
ça se passe bien, c'est le passage du témoin entre gardiens successifs,
où l'enfant peut s'imprégner d'une permanence de la confiance entre les
personnes : lorsque le tout petit pressent que ses gardiens les plus familiers
( ses parents ) sourient au suivant et le remettent dans les bras de
celui-ci avec plaisir alors, si du moins il n'est pas d'un naturel trop anxieux,
il se sent en sécurité et ne fait pas beaucoup - ou pas du tout - d'histoire
pour changer d'environnement à répétition ;
· il souffre déjà davantage d'insécurité lorsque, malgré que
les adultes s'apprécient les uns les autres, les changements sont plus
inorganisés, imprévisibles, ou portant sur des lieux multiples et
inconnus ;
· mais justement, il ne faut plus rêver : dans la
(grande) majorité de cas de séparations parentales presque par définition
toutes fraîches puisque, ici, des enfants très jeunes sont en jeu, ce contexte
de confiance réciproque entre les conjoints séparés est loin d'être retrouvé !
La mère a peur de voir partir son enfant chez son « ex », qui représente
essentiellement des expériences et souvenirs négatifs. Et le papa, de son
côté, les fois où il « a » l'enfant chez lui, se crispe pour montrer qu'il sait
réussir tout seul et donc qu'il ne fera surtout pas de référence à la maman. Si
la situation se présente ainsi - et c'est le plus fréquent ! - alors l'enfant a
fort peur d'être séparé de sa mère : peur de ce qui pourrait arriver quand
elle n'est pas là et qu'elle n'aime pas trop qu'il soit là où il est ; peur
aussi de ne plus jamais la revoir et quand il revient chez elle, il ne «
décompresse » que lentement, il lui montre toute son insécurité et aussi qu'il
est fâché. Et bien sûr, ce comportement difficile du tout petit chez chacun des
adultes ne fait que « légitimer » leur position de disqualification de l'autre
: la mère accuse le père d'incompétence voire de traitements louches : le
père accuse la mère de lui mettre des bâtons dans les roues : et le cercle
vicieux de méfiance et de reproches réciproques s'intensifie. C'est à cause de
ces tensions entre adultes, et non parce que, par principe, les tout petits
supporteraient mal les alternances de séjour que ces derniers éprouvent des
difficultés à s'adapter à ces conditions relationnelles.
Vivant dans ces conditions,
pratiquement, les jeunes enfants, jusqu'à trois ans révolus, gagnent à avoir
une référence principale stable, matérielle et spirituelle, pour se construire
une confiance de base forte et pour se laisser aller tranquillement à
développer leur potentiel créatif. Ils gagnent donc à avoir un parent gardien
principal de leur vie quotidienne (11).
L'autre parent peut venir faire à
l'enfant des petites visites répétées, ou l'emmener pour de brefs séjours à son
domicile. La durée de ces séjours peut augmenter progressivement : nous
nous référons ici au principe de fractionnement évolutif décrit par
Berger [2] (12) : d'abord
deux, trois heures deux fois par semaine jusqu'à une demi-journée, deux ou
trois fois par semaine : on peut y ajouter progressivement un jour, deux
jours avec une nuitée, deux trois jours de vacances. L'enfant reste donc
principalement en séjour chez la personne ( ou plus exactement le petit
groupe de personnes ) qui le materne, mais ni lui ni l'autre parent ne
sont privés du plaisir de se voir, de se parler, de jouer ensemble, de donner
et de recevoir des soins [1].
2.1.3.2. Début de l'adolescence. A l'autre
extrême d'âge, à partir de douze ans révolus, on peut estimer que l'adolescence
commence (13). Il arrive que ces
adolescents n'aiment plus trop qu'on mette en place ou que persiste une
résidence alternée, parce qu'ils ont souvent besoin d'une tanière
personnelle de référence où se poser, marquer leur territoire et reconstruire
leur identité. En outre, ils n'aiment pas trop apparaître aux yeux de leurs
pairs comme de perpétuels voyageurs toujours soumis aux règles posées par leurs
parents. Enfin, de facto, ils sont souvent davantage contrôlés dans un système
d'hébergement alterné et ils n'aiment pas tellement cela non plus ici :
deux shérifs se relaient et se sentent chacun très responsables du quotidien
et du respect de leurs règles [19] ; dans I'autre formule, les adolescents
finissent davantage par prendre leurs habitudes et par mieux contourner le
parent principal gardien ... et c'est très bien ainsi !
Mais d'autres ados continuent à
préférer le système d'alternance, ou demandent de sortir d'un hébergement à
parent trop unique et mettent eux-mêmes en route un nomadisme plus ou moins
ritualisé entre leurs parents. L'idée essentielle est donc que, plus que
jamais, on écoute le point de vue de l'adolescent et qu'on en tienne compte toutes
les fois où l'on pense que, ce qu'il veut, ce n'est pas surtout échapper à la
loi.
2.1.3.3. Application de
l'hébergement alterné. C'est donc dire que c'est entre 4-5 et 12-13 ans que
l'application de l'hébergement alterné devrait être la plus fréquente : beaucoup
moins souvent avant, en le décidant en lieu et place du tout petit surtout si
l'ambiance est conflictuelle, et moins souvent après, sauf si l'adolescent y
consent. Pendant cet âge de la scolarité primaire, la durée de chaque période
de séjour devrait être bien pensée, au cas par cas, dans toute la mesure du
possible en se concertant avec l'enfant. Plus il est jeune, mieux il vaut que
les alternances soient courtes, sans pour autant faire de lui un perpétuel
nomade : on pourrait démarrer par des alternances d'une semaine commençant le
lundi (14) et soit en rester là,
soit augmenter progressivement les durées ( quinze jours, quatre semaines,
avec l'un ou l'autre contact intercalé de l'autre parent ). Les cadences
trop rapides multiplient les tensions intrapsychiques lors des transitions, et
bien d'autres petites frustrations ( ré-abandonner des objets, laisser
des travaux inachevés, ne pas pouvoir bien se préparer à recevoir des
amis ...). Au fond, les durées optimales pourraient être convenues de
commun accord avec l'enfant.
2.2. L'état d'esprit des parents
2.2.1. Des parents
demandeurs
La situation apparemment la plus
simple est celle où les deux parents ont l'air d'être activement intéressés par
la perspective d'un hébergement alterné. Cela vaut néanmoins la peine
d'examiner plus précisément leurs motivations et leurs idées concrètes sur le
projet.
2.2.1.1. Vécu positif. Dans nombre
des cas, on pourra confirmer que ce vécu positif se veut au service du
bien-être de tous. Ici, les parents ont fait le deuil de leur relation de couple ;
ils sont redevenus suffisamment sereins pour être capables de respect mutuel
et de coopération dans l'éducation de l'enfant ; chacun autorise
moralement ce dernier à aimer l'autre et à s'y référer positivement. Ils ne
pensent pas nécessairement que l'hébergement alterné puisse être la solution
miracle pour l'enfant, mais ils y arrivent à titre de compromis raisonnable,
éventuellement avec l'aide de médiateurs [14].
2.2.1.2. Forte rivalité. Dans
d'autres cas, minoritaires, on a plutôt l'impression que c'est une forte
rivalité qui fonde la motivation des parents : la résidence alternée,
alors, c'est le compromis intelligent auquel ils se résignent intuitivement
pour ne pas céder une miette de supplément de pouvoir à l'autre ni prendre le
risque que, peut-être, l'enfant pourrait s'attacher davantage à celui chez qui
il vivrait un peu plus longtemps.
Cette rivalité est rarement
reconnue comme telle par les adultes, qui s'affichent plutôt branchés du fait même
de leurs revendications égalitaristes ; il n'est pas fréquent que l'enfant ose
se différencier de cette attente de ses parents : il dira donc souvent que lui
aussi préfère un hébergement alterné et alors, il faudra y souscrire sans
commentaire inutilement blessant, surtout si les autres conditions sont
remplies, elles aussi.
Plus rarement, l'enfant essaie
quand même de montrer qu'il a une préférence pour un lieu d'hébergement
principal, mais il est peu fréquent qu'il ose le faire ouvertement. Par exemple,
il le confie à un interlocuteur neutre, tel un expert ou un magistrat. Et c'est
alors le point de départ de douloureux malentendus, car il n'ose pas confirmer
sa préférence quand il se trouve avec l'autre parent, surtout si celui-ci
l'interroge avec toute l'inquiétude et la capacité de pression dont un adulte
est capable. Pourtant, pour peu que l'enfant se montre clair et stable quand il
exprime sa préférence, ne faudrait-il pas tenir compte de celle-ci ? En
s'expliquant patiemment avec le deuxième parent, en évoquant sans détour ce que
peuvent être l'inhibition à parler chez un enfant, sa crainte de blesser ou
d'être grondé ...
2.2.1.3. Matérialisme des deux parents. Dans
d'autres cas encore, on aura l'impression que si les deux parents sont
d'accord, c'est surtout parce qu'aucun des deux ne voudrait faire plus de
corvées que l'autre et supporter excessivement les charges liées à la gestion
d'un enfant. Cela ne veut pas dire ipso facto que celui-ci est rejeté, mais
tout de même, il ne doit pas trop encombrer ! Parfois
même, ce n'est pas lui, l'enfant, qui est visé, mais il est impensable aux yeux
du premier parent que le second retrouve trop de liberté ( pour se
distraire, se choisir un nouveau partenaire ...), pendant que lui serait bloqué avec
l'enfant. Plus souvent encore que du parent, ce souhait de ne pas en faire trop
peut émaner du nouveau partenaire que le parent s'est choisi.
Que faire, dans ce type de
situation, sinon se résigner devant les limites de la générosité parentale ?
A-t-on d'ailleurs le choix ? Est-il nécessaire de prendre les devants et de commenter
cet état de fait à l'enfant, si celui-ci n'en est pas conscient ou ne prend
pas l'initiative d'en parler ?
2.2.2. Des parents quérulents
Le cas d'espèce inverse est tout
aussi simple : ici, après leur séparation, les parents restent en conflit
pour tout et rien et ne sont pas davantage d'accord sur l'idée de l'hébergement
alterné que sur n'importe quoi : il suffit que l'un la réclame - très souvent
celui qui n'avait pas le principal de la garde quotidienne de l'enfant - pour
que l'autre la refuse farouchement ! Cet état de fait pour peu qu'il
persiste, est un puissant indicateur pour ne pas opter pour l'hébergement
alterné. Il est illusoire de croire qu'il va fonctionner comme une espèce de
baume miracle obligeant les parents à s'entendre ; au contraire, les
conflits acharnés vont continuer : on a déjà vu des enfants forcés de se
changer, dans le hall d'un immeuble à appartements, pour ne pas porter chez
l'un les vêtements mis chez l'autre. Ici, l'alternance instituée amènerait
l'enfant à vivre à haute intensité des moments de passage très orageux et
puisque l'un a autant de pouvoir et de temps à partager que l'autre,
l'hébergement alterné amènerait l'enfant à recevoir incessamment des
récriminations sur le bien-fondé des valeurs, règles et décisions du parent
absent (15).
Ici, une mesure moins mauvaise pour
garantir un peu plus de paix intérieure à l'enfant est de s'en tenir à ce que
l'on appelait jusqu'il y a peu un « droit de visite classique », voire à des
contacts quantitatifs encore plus limités.
2.2.3. Situations intermédiaires
Il existe entre les deux pôles
opposés que nous venons de présenter des situations intermédiaires, où
l'appréciation est difficile (16) :
· c'est le cas par exemple lorsque l'un des parents est trop
anxieux à l'idée de se séparer de l'enfant, ou un peu trop possessif en
n'allant cependant pas jusqu'à diaboliser l'autre et à vouloir le faire
disparaître de la vie de l'enfant : ce premier parent met alors assez
souvent et plutôt involontairement quelques obstacles, pour compliquer le
contact avec l'autre ; quand il parle de ce dernier, il se centre surtout
sur ses manques, son insouciance, ses défauts de vigilance, son indifférence
pour l'école ... Néanmoins, il ne se dresse pas sur la route de cet autre
avec la conviction folle des rares parents vraiment aliénants [8,9] ;
· c'est encore le cas lorsque la situation est tendue entre
les parents, l'un ne passant pas à l'autre ses incartades réelles, mais sans
pour autant que tout soit prétexte à des bagarres sans fins : ici, les
adultes ne s'aiment plus, mais restent objectifs dans leurs revendications ;
ils n'empêchent pas l'enfant de circuler de l'un à l'autre, à condition que le
cadre légal soit strict et qu'on ne se fasse pas de cadeaux ...
2.2.4. Décoder les motivations
Il importe enfin d'apprécier la
sincérité des motivations de chaque parent et la faisabilité de son projet.
Dans le doute, des entretiens avec un médiateur, un psy, un expert ...
sont souvent nécessaires. Parfois, une visite au domicile de chaque parent,
effectuée par un travailleur social, s'indique-telle aussi pour se faire une
idée plus précise. En effet, il arrive plus d'une fois que, dans le chef d'un
des parents, la demande d'hébergement alterné :
· n'est qu'une intention - feu de paille, qui ne résistera
pas aux exigences du terrain ; or, cette immaturité du projet est souvent
largement prévisible !
· n'est qu'une manière d'ennuyer l'autre conjoint : une fois
mise en route, elle ne se déroule que très irrégulièrement, mais le parent de
mauvaise volonté a réussi à récupérer du pouvoir officiel sur l'autre !
· n’est que la porte ouverte pour confier l'enfant à des
grands-parents, l'un des deux parents - le plus souvent le père - se
trouvant dans l'incapacité d'assurer la gestion matérielle ou affective du
projet ( pour des raisons professionnelles, par manque de compétences dans
la gestion du quotidien ou par désir de liberté ...).
NB : Il y a une vingtaine d'années,
N. Dopchie, pédopsychiatre belge qui travaillait beaucoup ces questions de
séparations parentales, avait proposé que l'on applique à l'essai une formule
d'hébergement alterné provisoire, le plus rapidement possible après la
séparation parentale [5]. L'idée sous-jacente était que les parents puissent
s'exercer à la formule et que l'enfant puisse apprécier les qualités éducatives
de chaque parent, et s'exprimer alors en meilleure connaissance de cause ;
c'était aussi que ce dernier ne s'habitue pas au gardiennage par un seul
parent, se mettant du même coup à distance psychologique de l'autre. Enfin, il
s'agissait de combattre par là une application excessive du principe de
précaution, en ayant constaté qu'un magistrat qui a pris une première décision
à durée indéterminée n'aime pas trop la remettre en question dans un second
temps. Raison officielle : ne pas déstabiliser l'enfant !
Cependant, quand on voit ce que
peut être une crise de séparation entre adultes, force est de reconnaître que
cette proposition est loin de pouvoir s'appliquer dans tous les cas. De là à
dire qu'elle ne mérite pas de retenir l'attention et qu'il ne faut pas y
recourir quand c'est possible, c'est une autre histoire …
2.3. Conditions matérielles
2.3.1. La distance géographique
Il est impératif que la distance
géographique qui sépare le domicile des deux parents soit courte
( quelques kilomètres, tout au plus ). De la sorte, l'enfant conserve
intacts son implantation scolaire, son réseau d'amis, ses activités parascolaires ...
En dehors de ses deux maisons, ses repères spatiaux et matériels restent
largement stables, ce qui est d'autant plus important que l'enfant est petit.
Et les parents ne s'épuisent pas en navettes insensées.
Il faut en outre que chaque parent
n'introduise pas de coupure dans la vie sociale de l'enfant, par principe et
pour le plaisir de contrecarrer son ex-partenaire ou tout simplement pour
privilégier son propre confort. C'est parfois moins facile à régler qu'il n'y
paraît. Par exemple, comment faire place au camp scout de l'enfant ou à une
invitation à passer quelques jours chez un ami, sans empiéter un tant soit peu
sur le droit de chaque parent à ses propres vacances ou sur son désir de passer
du temps avec l'enfant en ce moment de récréation (17) ?
2.3.2. Les valises
Lorsque l'enfant passe d'un lieu de
séjour à l'autre, ses valises doivent être aussi légères que possible. Il y a
donc beaucoup de « choses » à posséder en double exemplaire ( vêtements,
jouets ...). Inversement, pour ce que l'enfant ne veut pas dédoubler, il
ne faut pas rechigner à faire circuler avec lui les « accessoires » qu'il
désire ( son vélo ou ses rollers, ses nounours, d'autres « objets
symboliques » d'une grande valeur affective pour lui, etc.).
Ces conditions matérielles sont
onéreuses, voire difficilement réalisables à l'occasion ( si, par
exemple, elles impliquent le déménagement d'un des parents loin de son lieu de
travail ). Pour cette raison, on dit parfois que l'hébergement
alterné est une mesure de « classe », principalement accessible aux familles
aisées. S'il convient de nuancer cette déclaration, il faut reconnaître qu'elle
n'est pas dénuée de tout fondement. Cette inégalité d'accès renforce notre
conviction que la garde alternée ne doit pas être prévue comme une norme dans
un texte de loi !
2.4. Une souplesse
raisonnable
A l'instar des autres mesures
fixant l'hébergement, la résidence alternée ne devrait jamais être considérée
ni comme une broutille que l'on pourrait changer du jour au lendemain ni comme
un choix irrévocable.
C'est une décision que les adultes
concernés sont censés prendre avec maturité, au terme d'une réflexion
approfondie qui en a pesé le pour et le contre. Une fois choisie, on peut donc
procéder de l'idée qu'elle est mise en place pour une durée indéterminée :
il ne faudrait donc pas que des événements mineurs ou des changements d'humeur
chez les parents viennent la modifier ! Pas plus que de simples caprices ou des
tentatives de chantage émanant de l'enfant !
Inversement, les besoins et les
désirs de celui-ci peuvent évoluer lentement au fil du temps, et il faut
pouvoir l'entendre : ainsi, avons-nous déjà évoqué la question des adolescents
; de même, quelques enfants sensibles ne s'adaptent pas du tout à la formule
et, sur une durée de quelques mois, on devrait pouvoir acter qu'ils persistent
à se vivre malheureux et en revenir à un parent gardien principal de son quotidien
ou encore, il faut pouvoir tirer les conséquences du fait que la nouvelle
compagne ( le nouveau compagnon ) d'un des parents a surestimé ses
capacités concrètes d'accueil de son « bel-enfant » ...
3. Les résultats
3.1. Les résultats
positifs de l'hébergement alterné
On peut d'autant plus escompter des
résultats positifs à l'hébergement alterné que les conditions positives de
son application sont bien rencontrées. Tant mieux en outre, si :
· les parents ne font pas du calendrier concret des alternances
un carcan rigide et peuvent se montrer souples : telle semaine, il y aura
un écart à ce qui est officiellement prévu ; par exemple, pour répondre
aux nécessités de la vie sociale de l'enfant ... ou même parfois, pour se
faciliter un peu la vie l'un à l'autre;
· les parents ne font pas des séjours respectifs deux blocs
spatio-temporels clivés, parfaitement étanches l'un à l'autre. Certes, chacun
reste maître des petites décisions du quotidien quand l'enfant est chez lui :
mais il est quand même préférable qu'il existe une certaine cohérence
éducative, suffisamment d'harmonie dans les règles posées, de l'information
réciproque sur les états d'âme de l'enfant, ses soucis ou ses ruses
manipulatrices, un seul médecin traitant, etc.
Dans un tel contexte positif
l'enfant continue à ressentir l'importance qu'il a aux yeux de ses parents, ce
qui est excellent pour conforter l'estime qu'il a de lui-même et sa confiance
en lui. Il ressent la permanence de la sollicitude de chaque parent pour lui,
et aussi celle d'une autorité cohérente qui l'aide à se socialiser. Il connaît
la paix, entre autres parce qu'il reçoit de chacun l'autorisation morale de
pouvoir aimer « l'autre » et de s'y référer positivement ! L'enfant
bénéficie aussi pendant des durées significativement importantes du témoignage
de vie de son père et de sa mère : il peut donc s'imprégner de leurs deux
cultures, de leurs deux images du monde, et en faire la synthèse en lui (18). Il est également mieux préparé à
reconnaître une place égale et complémentaire à l'homme et à la femme, à la
fonction paternelle et à la fonction maternelle, dans sa vie affective future
d'adolescent et d'adulte.
3.2. Les risques et les
résultats négatifs
3.2.1. Trop miser sur
la matérialité des mesures prises
L'enfant est bien plus influencé
par ce qui se vit dans la relation parents-enfants et par la manière dont les
adultes gèrent avec ou sans respect mutuel la faillite de leur couple que par
la quantité de temps passé chez chacun. D'où l'importance, pour chacun des
parents, d'une mise en question de soi. En réfléchissant seuls ou avec l'aide
d'amis, de proches ou de professionnels, il est bon qu'ils fassent évoluer
leurs idées et mettent en place des actes pour :
· continuer à accorder une égale importance à la fonction
paternelle et à la fonction maternelle, habituellement distribuées
principalement sur les « têtes » de leurs agents les plus naturels, le père et
la mère de l'enfant. Par père, nous entendons ici celui qui était investi du
nom du père et de la paternité effective avant la séparation du couple ;
· reconnaître concrètement cette égale importance à l'autre,
l'ex-conjoint, toutes les fois, majoritaires, où cet autre n'a pas gravement
démérité face à l'enfant ;
· se reconnaître également cette importance, cette
valeur ... et cette responsabilité à soi-même. Cela signifie ne pas
désinvestir l'enfant, notamment les fois où on le voit moins souvent que le
premier parent ; continuer à croire que l'on est important pour le devenir de
cet enfant, même quand le conflit perdure et que l'autre parent y met des
obstacles ; ne pas se laisser effacer spirituellement ( ce qui ne
veut pas dire non plus qu'il faut tout le temps faire un dur bras de fer pour
avoir accès à l'enfant, qui serait alors comme l’otage convoité en permanence
par deux tribus ennemies ).
L’existence de cette ambiance
affective sereine, où chaque adulte est reconnu et où est reconnu à l'enfant
son droit d'aimer c'est La condition incontournable pour qu'il s'épanouisse
bien quel que soit le système d'hébergement adopté.
Pour être positive, la résidence
alternée doit donc pouvoir s'inscrire sur un terreau de ce type : alors,
on peut la comparer à deux maisons mitoyennes, disposant chacune de bonnes
fondations : on passe facilement de l'une à l'autre ; les portes sont
fermées, mais il suffit de sonner pour entrer. En revanche, si c’est la guerre
et la négation de l'autre par chaque parent, l’hébergement alterné peut être
comparé à deux maisons bâties sans fondations, sur de la rocaille, avec des
vents de tempête qui soufflent. Les portes de chacune sont barricadées et
l'enfant doit en attendre l'ouverture dans le froid ... Ce qui le « tue »,
ce n'est pas le nomadisme de sa vie, auquel les enfants s’adaptent, mais la
crise affective entre les parents, qui lui interdit de se sentir en sécurité où
qu'il soit [10]. Cette métaphore permet aussi de comprendre qu'il est inutile de
prendre les choses à l'envers, c'est-à-dire de miser sur l'hébergement alterné
comme remède pour obliger les parents à s'entendre. Il faut
d'abord prendre du temps à remanier le terreau des fondations et, si l'on n'y
parvient pas raisonnablement, renoncer à ce type d'organisation de l'hébergement.
3.2.2. N'accorder aucune importance à la matérialité
des mesures
L’attitude inverse, qui consiste à
n'accorder aucune importance à la matérialité des mesures est également
dommageable. L’enfant a besoin de signes concrets qui lui montrent qu’on
s’intéresse toujours à lui, qu'on veille sur lui, qu'on ne lui laissera pas
faire n'importe quoi ... Et il est évidemment des plus souhaitables que ce
soit d'abord son père et sa mère qui lui envoient ces signes.
4.
Conclusions
Donc, quand toutes les conditions
positives de l'hébergement alterné sont réunies, celui-ci peut constituer une
excellente mesure [16]. Dans les
autres cas, et pour peu que la personnalité d'un parent ne soit pas lourdement
négative pour l’enfant, on doit veiller de toutes ses forces à ce que ce parent
ne désinvestisse pas progressivement son lien avec l'enfant, avec comme signe
tangible, l'effritement, si pas la disparition des contacts avec ce dernier
[15]. Corollairement, on doit mettre également beaucoup d'énergie à ce que le
parent principal gardien du quotidien continue à laisser une place à son
ex-conjoint dans le processus éducatif, et qu'il ne culpabilise pas les
enfants d'encore aimer ce dernier.
On ne réussit pas toujours très bien
à remplir ces deux objectifs complémentaires. En outre, il y a aussi la liberté
intérieure de l'enfant et celle de ses sentiments, qui contrecarre parfois les
projets des adultes.
Quoi qu'il en soit, si ce n'est pas
l'hébergement alterné qui est retenu, répétons que ce qu'on appelait jusqu'il y
a peu le « droit de visite classique » garde toute sa valeur. Dans l'article
intitulé « l'aliénation parentale, un concept à haut risque » [9], nous avons
ajouté que, même en cas de réticences unilatérales disproportionnées ou de
bagarres perpétuelles, cela valait la peine de mettre de l'énergie à ce que des
contacts parents-enfants soient maintenus. On peut recourir à cet effet à des
centres de médiation des contacts parents-enfants (« Espace-rencontre » en Belgique).
[1] Batchy
E, Kinoo PH. « Organisation de l'hébergement d'enfants de parents séparés
ou divorcés ». Thérapie familiale 2004 ; 1 :75-91.
[2] Berger
M. « Le bébé et la garde alternée. Le droit d'hébergement du père concernant un bébé ». Dialogue Can Philos
Assoc 1998 ; : 155.
[3] Berger M, Ciconne A, Guedeney A, Rottman H. La Résidence alternée chez les enfants de moins de six ans. Une situation à hauts risques psychiques. Inédit ; 2004.
[4] Dandoy N, Kinoo PH, Vandermeersch D. Allégations d'abus sexuels et séparations parentales. De Boeck; 2003.
[5] Dopchie N. « Considérations sur l'adéquation psychologique de l'octroi d'un droit de garde alternée en cas de séparation ou de divorce ». Revue trimestrielle de Droit familial 1981;363-7.
[6] d'Ursel D. « Replacer la médiation familiale dans un contexte historique et culturel ». Journal du Droit des Jeunes 2004 ;234:25-34.
[7] Fineman M. « Dominant discourse,
professional language and legal change in child custody decision making ». Harv
Law Rev 1998 ; 101-41.
[8] Gardner R. « Family therapy of the
moderate type of PAS ». Am J Fam Ther 1999 ;27(3):195-212.
[9] Hayez J.-Y., Kinoo PH. « L'aliénation parentale, un concept à haut risque ». Neuropsychiatrie de l'enfant et de l'adolescence 2005 ;4:157-65.
[10] Kinoo PH. « L'hébergement des enfants de parents séparés ». Revue trimestrielle de Droit familial 1997 ; 271-8.