
paru dans Bulletin de l'Action
Enfance Maltraitée n° 63 – I
Maltraitance
dirigée contre les enfants en Belgique francophone (1)
J.-Y. HAYEZ (2)
Depuis environ trente ans, la
société civile belge francophone s'investit clairement et activement dans la
lutte contre la maltraitance faite aux enfants. A l'époque, une sensibilisation
à cette problématique arrivait d'Amérique du Nord, comme un vent d'orage
inattendu, et la Belgique a été l'un des pays européens à y répondre le plus
rapidement : le coup d'envoi officiel en a été quatre recherches-action
d'envergure demandées par l'O.N.E. à quatre universités belges (1979-1982).
Depuis lors, beaucoup d'eau a
coulé sous les ponts. Pour nous y
retrouver, face à la complexité et à la mouvance des facteurs en jeu, je
parlerai d'abord brièvement de l'évolution des phénomènes de maltraitance
eux-mêmes. Puis, je ferai le point sur l'évolution des connaissances et des
pratiques psycho-sociales. Ensuite, je parlerai de celle des règles et des
institutions. Enfin, le point sur les résultats actuels, et quelques
propositions personnelles.
§ I. La maltraitance
comme phénomène social évolutif
Ce qui s'est passé en trente ans est, par certains aspects, tellement incroyable, qu'une seule explication est possible : nous n'avons pas vraiment cherché à découvrir sur le terrain, puis à prendre en charge toutes les formes concrètes de maltraitance que nous avions identifiées conceptuellement ; nous avons plutôt décrit les choses et adapté nos équipements en référence aux représentations sociales, passablement irrationnelles, qui disaient leurs convictions sur les maltraitances du moment.
I. C'est ainsi qu’au début on a pris en charge de
nombreux cas de maltraitance physique -
principalement, la violence intra-familiale - et on en a beaucoup parlé
dans les équipes et dans les congrès. On s'est particulièrement préoccupé de
prévenir une des formes usuelles de cette violence, celle que l'on pourrait
appeler violence lisible, musculaire, impulsive, liée au manque d'éducation et
de contrôle de soi et aux conditions frustrantes de la vie sociale : c'est
l'application qui était la plus accessible aux professionnels de
l'aide ; c'est dans ce contexte
que les auteurs, s'ils sont accueillis avec humanité et s'ils sont soutenus,
sont les plus susceptibles de changer, surtout si la prise en charge est
familiale et s'accompagne des remédiations sociales qui s'indiquent
éventuellement.
On a également misé sur la
prévention en cherchant à diminuer le stress des familles et à augmenter l'accueil
de l'enfant : par exemple, des programmes ont été mis en place dans des
consultations prénatales et post-natales de l'O.N.E., pour repérer et aider
précocement les parents à risque. Par contre, même si elles ont été mieux
repérées, d'autres formes de violence se sont avérées davantage inaccessibles à
un processus de changement vécu de l'intérieur : la violence physique émanant
des personnalités toutes-puissantes, rigides ou encore celle des pervers, plus
ou moins sadique : ici, comme
avant, il a bien fallu - ou il aurait mieux valu - se résoudre à faire vivre
l'enfant victime ailleurs que dans sa famille (3).
Et puis, au fil du temps, ces
problèmes ont eu l'air de s'estomper. L'attention des professionnels de
première ligne s'est-elle un peu relâchée ? Probablement ... De loin en
loin, une ou deux fois par an, on entend parler d'un bébé ou d'un tout jeune
enfant martyr, blessé ou battu à mort, victime de l'impulsivité ou du sadisme
d'un parent. Certaines des familles ici en cause n'avaient jamais été repérées
comme étant « à risques ». Cependant, et sans que les conséquences soient
toujours aussi tragiques, quand on écoute le témoignage de pédiatres qui
pratiquent une pédiatrie sociale, on se rend compte qu'un certain nombre de cas
à risque sont bel et bien repérés et ne sont pas suivis avec assez de vigilance
par les services sociaux d'État, ou sont laissés trop longtemps en famille au
nom de «Tout à la famille » déjà évoqué.
Il. A. Et il y a ou la
déferlante de l'abus sexuel intra et extra-familial ( émanant de
pédophiles ). Pourquoi une telle invasion dans les idées et les
préoccupations du public ?
Peut-être parce que nos sociétés
occidentales sont très centrées sur le sexe - alors, le sexe
impliquant les enfants, ça donne un petit piment de voyeurisme en plus (4).
Probablement aussi parce que de
nombreuses campagnes de sensibilisation et de prévention ont encouragé les
mineurs d'âge à révéler ce qui était caché jusqu'alors. Il s'en est suivi une
sorte d'effet boule de neige que les sociologues décriront sans doute mieux que
moi : au début, cela a été l'indignation, et ceux qui se plaignaient
jouissaient facilement d'un crédit favorable chez les professionnels qui les
écoutaient. Depuis une dizaine d'années cependant, cette « sacralisation de
la parole de l'enfant » - qui n'a cependant jamais été totale - est
remplacée par davantage de scepticisme. On admet davantage que certains mineurs
sont susceptibles de fabuler et que leur audition devrait être faite dans des
conditions techniques rigoureuses (5).
Quand il y a judiciarisation d'une affaire, les avocats des supposés abuseurs
ont bien appris à manier les failles du discours des enfants, et les magistrats
sont naturellement des plus prudents
dans notre pays, on peut raisonnablement penser qu'il y a bien plus de
vraies victimes éconduites, au nom du principe de présomption d'innocence, que
de personnes accusées d'abus et injustement condamnées (6).
B. Cette centration diffuse sur la maltraitance sexuelle est encore alourdie de deux applications nouvelles, datant d'environ une dizaine d'années :
- Les allégations d'abus dans
le cadre des séparations parentales. Sans doute certains parents se
sont-ils senti authentiquement inquiets ou ont-ils été émotionnellement très
déstabilisés, en référence aux informations sur l'abus sexuel circulant dans la
société. Peut-être d'autres ont-ils voulu utiliser plus vicieusement une
opportunité susceptible de semer le doute, si pas l'opprobre, sur la qualité
humaine et éducative de leur ex-conjoint toujours est-il que des allégations
d'abus dans le contexte de la séparation ont commencé à apparaître et à
croître, pour se stabiliser aujourd'hui, après une légère décroissance, autour
de 5 % des situations de séparation (7).
C'est beaucoup, quand on veut bien y réfléchir
Néanmoins, environ la moitié de ces allégations sont fondées, en tout ou
en partie. Et dans les autres cas, le parent qui se préoccupe à tort ou qui
ment, mérite certainement de recevoir de l'aide, elle aussi.
- Les mineurs auteurs. A la
même époque, on a découvert que des mineurs pouvaient être eux-mêmes auteurs de
viols, seul ou en groupe, commis sur des gens de tout âge vécus par eux comme
des proies accessibles. Et qu'ils pouvaient aussi se livrer à d'autres types
d'abus. Ces comportements déviants méritent d'être repérés, traités et sanctionnés
en distinguant néanmoins ce qui ne sera probablement qu'un acte isolé
( ou l'un ou l'autre acte au cours d'une mauvaise passe ) et ce qui
est indicateur d'une structure où, à l'instar de certains adultes, le jeune
auteur a comme projet stable de s'imposer à l'autre, et de trouver une
jouissance sexuelle notamment via l'ivresse du pouvoir (8). Je ne suis pas sûr que cette
prudence dans l'établissement d'un pronostic existe toujours !
Pire, on a tendance à taxer
indûment d'abuseurs sexuels des enfants ou des adolescents qui (9)
- ont une grande
activité sexuelle, abondante et précoce, un manque de retenue et de socialisation
dans l'exercice de leur sexualité, sans pour autant qu'ils abusent de leur
partenaire (10)
- se montrent dominants
dans leurs invitations sexuelles : leur partenaire l'accepte et suit le
mouvement mais, s'ils sont pris, ce dernier se présente immédiatement comme
victime, pour échapper lui-même aux reproches !
- sont « simplement » des
transgresseurs des règles existantes ( par exemple en institution
résidentielle ) de transgresseur à
abuseur, le glissement est facile ... mais c'est ce glissement qui constitue un
abus !
On peut se demander pourquoi on se
braque de la sorte sur les activités sexuelles des mineurs entre eux. A part
une minorité de cas légitimement préoccupants, ne pourrait-il pas
s'agir du retour inconscient de la prohibition sexuelle collective visant ici
les plus jeunes de la communauté ? (11) A moins que ce déplacement de la
préoccupation sur les plus jeunes permette aux adultes d'éviter de se mettre en
question eux-mêmes ...
III. Dans la liste des
types de maltraitance (12),
on
inscrit traditionnellement la maltraitance psychologique ( ou
morale ) et la négligence.
A. Il faut bien
reconnaître que, lorsqu'elle est censée exister à elle seule, la maltraitance
psychologique est particulièrement insaisissable. Je ne connais pas de cas
où elle ait constitué le motif principal de la mise en action d'un Tribunal de
la Jeunesse. Elle existe pourtant, à la maison, à l'école, dans les mouvements
de jeunesse, mais les enfants sont bien moins protégés à son sujet que les
adultes ( cfr les lois contemporaines sur le harcèlement au
travail ).
B. Quant à la négligence, elle n'est ni mieux ni
plus mal gérée au fil de l'écoulement des ans. Ce qui n'a pas changé, entre autres, c'est qu'on ne
repère habituellement que la négligence des milieux économiquement et socialement
défavorisés ! Quel que soit son contexte, on peut répartir sur une échelle ce
que l'on étiquette comme négligence : à un extrême, il y a l'incapacité, la
passivité, les problèmes personnels ou sociaux et le
manque de disponibilité des parents, qui les rendent incompétents et trop peu
présents. A l'autre, il y a la négligence intentionnelle, qui est une manière
de faire du tort à l'enfant par omission concertée. Or, si l'on parle à raison
de maltraitance pour cette dernière partie de l'échelle, c'est beaucoup plus
contestable lorsqu'il s'agit de familles principalement incapables : désigner
ces dernières comme maltraitantes est néanmoins de pratique courante,
aléatoirement, au gré des sentiments
négatifs qu'elles ont provoqués
chez les intervenants. Et c'est fondamentalement
injuste : ces familles doivent être soutenues pour donner le meilleur
d'elle-même, et non pas discriminées négativement.
§ II. L’évolution des
connaissances et des pratiques psycho-sociales
A. En trente ans, de
nombreuses connaissances ont été acquises et des méthodes
intéressantes conçues pour faire face aux cas de maltraitance et aux
problématiques sociales qui y sont liées. A ce propos, on peut répartir les
intervenants en trois catégories, sur une courbe d'allure gaussienne :
- Une minorité s'est spécialement
formée pour affronter ces situations et a acquis une réelle expertise : c'est
le cas des membres des équipes « SOS Enfants » de la communauté française
de Belgique, d'une partie des
professionnels qui pratiquent des expertises, et de certains membres
individuels pratiquant dans les centres de santé mentale et autres lieux d'aide
psycho-sociale, qui ont suivi des formations spécifiques.
- Au centre de la courbe de Gauss,
une majorité de professionnels a accepté, de facto, d'améliorer ses
connaissances générales en s'ouvrant à ce qui se disait de neuf et de pertinent
dans ce domaine sans être vraiment
expert, ce groupe présente déjà la capacité d'accueillir et de rendre un
premier niveau de services positifs ;
ils ont également assez d'intuition
clinique pour transférer des cas vers des structures plus spécialisées ...
si ces structures sont accessibles. On peut citer ici, à titre d'exemple,
beaucoup de professionnels des centres de santé mentale, de nombreux services
sociaux, ou encore les psychologues des centres psychomédico-sociaux.
- Reste, hélas, la
( petite ) minorité d'irréductibles qui ne se laissent jamais mettre
en question et ont rigidifié leurs connaissances générales en certitudes. Ils
sont dispersés un peu partout, dans toutes les structures. On les verra faire
des thérapies familiales sauvages, affirmer que l'on peut diagnostiquer l'abus
sexuel à partir du Rorschach, ou ignorer farouchement ce que peut apporter un travail
coordonné entre équipes au mandat complémentaire.
B. Étant donné cet
enrichissement majoritaire des connaissances, on aurait pu s'attendre à une
amélioration significative des résultats. Malheureusement, ceux-ci restent
et resteront probablement modestes et pas principalement parce que les méthodes
d'intervention ne sont pas au point. Là où le bat blesse davantage, c'est dans
la conception même et l'organisation de l'équipement : j'y reviendrai au
paragraphe suivant. En outre, mis à part les cas où l’impulsivité, la
frustration et le mal-être existentiel occupent une place importante, dans
beaucoup d'autres, on est face à la perversion, à la toute-puissance rigide :
alors souvent, la structure de personnalité de l'auteur est telle que celui-ci
ne veut pas de changement ou est très ambivalent à ce propos et son contexte
social ne parvient pas à le mobiliser. En outre, la peur quasi-panique de voir
son image sociale gravement altérée ou celle d'aller en prison fait qu'un
certain nombre d'auteurs de maltraitance se retranchent dans une dénégation
définitive, qui finit par décourager ou par faire lourdement douter ceux qui
veulent aider.
A. Une modélisation systémique
de la maltraitance s'est largement imposée. J'emploie le terme « systémique
» dans une acceptation large, sans me référer strictement aux constructions ni
aux méthodes d'interventions des écoles de thérapie systémique en place.
1. A un niveau
macrosystémique, on a bien repéré l'influence sur les familles et sur les
individus de facteurs de société soit préoccupants soit favorables. Je me limiterai
à quelques exemples : les frustrations et les échecs dans la vie sociale
prédisposent aux tensions intenses et à la décharge impulsive de la violence
physique ( ou à l'emprise sexuelle brutale ) le discours contemporain sur le droit à
réaliser ses désirs et sur la sexualité-commerciale et limitée à sa
dimension-plaisir, facilite le passage à l'acte sur des cibles qui n'étaient
jusqu'alors que potentielles ; la promiscuité n'a jamais rien valu à
personne, etc.
2. A un niveau
microsystémique, on s'accorde à admettre que la violence physique ou
sexuelle résulte d'une conjonction de « forces » en interaction défavorable les
unes avec les autres. Elles émanent de trois pôles, chacun agissant avec une
intensité originale, pas nécessairement équi-proportionnelle aux autres :
- Le pôle « auteur direct de la
maltraitance ». Il y est amené en référence à son histoire de vie, à la nature
de ses relations familiales et sociales actuelles, à la base de prédispositions
psychophysiologiques qui le poussent en direction de l'enfant comme possible
objet sexuel ou comme punching-ball. Son corps le prédispose également soit à
contrôler, soit à agir puissamment et/ou impulsivement sa sexualité ou son
agressivité. Finalement, il lui reste une zone d’auto-création de liberté
intérieure qui l'amène à achever la construction de ses valeurs et de son
projet de vie. En référence à quoi, il décide de s'en prendre concrètement à
l'enfant, de se contrôler ou de se retenir, voire d'essayer de se changer les
idées. Exemple : le père porteur de sentiments d'échec et d'infériorité, dont
la vie conjugale est un échec elle aussi, et qui compense son manque affectif
( et sexuel ) en s'emparant de l'enfant et en vivant l'illusion d'avoir du pouvoir et d'être reconnu affectivement.
- Le pôle « victime de la
maltraitance ». En référence aux mêmes dynamismes que l'auteur, lui aussi se
construit une image du monde, de soi et des autres en
référence à quoi il décide : de se laisser envahir par l'angoisse ou par le manque de
confiance en soi et de se conduire de façon inhibée : de se laisser aller à la
passivité parfois, c'est en référence à
une prudence réaliste ( ou excessive ) qu'il préfèrera se laisser
faire ; parfois, il vivra des sentiments plus ambivalents, une partie de lui
refusant l'approche physique de l'auteur, et une autre partie
d'appréciant ; ailleurs, il se montrera énergique et ne se laissera pas
faire.
- Le pôle « témoin conscient
ou ignorant la maltraitance ». Le degré de lucidité des personnes qui assistent
de près à l'affrontement « auteur-victime » est variable. Parfois, ils savent
mais font la politique de l'autruche, pour des raisons très variables. Parfois,
ils ne savent pas vraiment, parce qu'ils cultivent l'indifférence
- passablement fréquente dans les pays occidentaux - ou parce qu'ils sont
vraiment ignorants. Quoi qu'il en soit, ils constituent une force sociale
inemployée, ce qui donne envie à l'auteur d'aller plus loin avec sa proie ou ce
qui ne lui donne pas envie d'engager son propre potentiel positif dans d'autres
liens.
N.B. Parmi ces « témoins passifs
», il faut ranger les membres de la famille et les professionnels qui assistent
à la traumatisation secondaire de l'enfant sans chercher à l'éviter ou à la
réduire. La traumatisation secondaire est celle qui est générée par les
attitudes défavorables de la famille, de l'entourage ou des institutions après
la révélation des faits.
3. De cette modélisation
systémique, il s'est suivi un accroissement des
prises en charge systémiques - au sens technique du terme - à titre
d'instrument principal ou partiel dans une prise en charge susceptible
d'inclure également des entretiens individuels et/ou des remédiations sociales.
L'idée m'en semble excellente, à condition de ne pas l'appliquer de façon
sauvage, en organisant rapidement des sessions familiales où tout le monde doit
être présent. Dans l'article [4], nous avons décrit, E. de Becker et moi,
combien il fallait procéder prudemment. Au sein des interventions systémiques,
et pour peu que la violence soit intra-familiale, un des facteurs les plus
importants est d'obtenir ou de confirmer une alliance positive, faite de
respect et de protection, entre l'enfant et le « troisième pôle » sain de sa
famille, qui sera souvent sa mère. Les interventions systémiques incluent également
que l'on cherche à se coordonner entre équipes multidisciplinaires, soit parce
qu'elles étaient déjà en place au moment où l'une d'entre elles est nommément
intervenue pour faire face à la maltraitance, soit parce que ceux déjà à
l'oeuvre ont jugé utile de s'adjoindre une ou des autres institutions
spécialisées pour être plus efficaces. J'y reviendrai bientôt.
4. Toutefois, les convictions systémiques générales des professionnels n'ont pas significativement amené d'applications concrètes dans des domaines pourtant importants en voici quelques exemples :
- Il est évidemment ardu
de lutter contre les facteurs macrosociaux défavorables, en faisant une prévention primaire
vraiment efficace.
- La société et les familles n'ont
pas suffisamment entraîné les victimes potentielles à s'affirmer en disant
« Non » et/ou en demandant autour d'elles des aides efficaces chaque fois
que c'est possible.
- On n'a pas non plus mis en
place, autour de ces victimes, des petits groupes informels de solidarité, provenant
du tissu social proche et chargés aussi bien de protéger les plus faibles que
de donner aux auteurs l'envie de vivre plus socialement [4].
- Et encore, le traitement souvent
si ardu des pédophiles est rarement considéré dans une perspective systémique,
analogue à celle du traitement des anciens alcooliques, où l'on reconnaît
l'importance fondamentale du soutien social en post-cure.
B. L'art de la rencontre
individuelle avec l'enfant victime de maltraitance physique ou sexuelle
s'est bien amélioré, lui aussi. Pour qu'il se libère de son traumatisme, on
sait mieux combien il est important de l'amener à parler de l'histoire
interactionnelle et verbale de son « enrôlement » dans la maltraitance et aussi
à évoquer l'un ou l'autre fait précis et leur contexte émotionnel et verbal. Il
faut aller à la rencontre des soucis et questions qu'il exprime spontanément,
quelles qu'elles soient, et sans doute ouvrir la porte à d'autres
préoccupations qu'il n'émettrait pas spontanément ( par exemple : mauvaise
image de soi rémanente ; peur pour l'intégrité présente et à venir du
corps sexué ; culpabilité pour s'être montré passif, s'être tu ou avoir éprouvé
du plaisir, etc.). Il faut encore veiller à ne pas réduire l'enfant à la
dimension « blessée » de son être et aussi accepter que parfois, de façon
stable et décidée, il ne veuille pas entendre parler de psychothérapie.
C. Les fois où l'institution judiciaire demande des
expertises à des psy, pour qu'ils se prononcent sur la fiabilité d'une
révélation faite par l'enfant, la situation est plus incertaine. D'abord on ne
veille pas assez à ce que ces expertises soient demandées précocement, et à ce
qu'elles ne se répètent pas dans la durée d'une instruction : et la pensée de
l'enfant devient vite contaminée par l'ambiance lourde dans laquelle il évolue
et par des questions inévitablement suggestives qui lui sont faites à
l'occasion.
Par ailleurs, certains experts se
réfèrent essentiellement à leurs connaissances générales, voire à des tests
projectifs, pour statuer sur l'enfant et son discours. Cela ne suffit pas. Il
existe actuellement l'une ou l'autre technique d'entretien non-suggestif par
étapes progressives, la plus importante d'origine québécoise que tous les
experts devraient pratiquer. Autant pour la grille d'analyse du discours de
l'enfant, du contexte de celui-ci, et du contexte de la révélation : les
grilles valables se copient largement l'une l'autre et la plus connue est la
SVA ( statement validation analysis - analyse de la validité du
discours ) mise au point par S. Yuille et ses proches et traduite par H.
Van Gijseghem (13).
La Belgique est réputée pour son
art de la négociation et du compromis que l'on trouve à l'oeuvre plus
facilement que dans d'autres pays, lorsqu'il faut coopérer à plusieurs
institutions pour prendre en charge efficacement un problème de maltraitance :
les professionnels ont tendance à tenir compte les uns des autres, entre
institutions qui étaient déjà spontanément engagées autour du problème, et à se
répartir les tâches de façon plutôt fonctionnelle. Le cas échéant, ils
s'adjoignent pragmatiquement une nouvelle institution dont le mandat officiel ou les
compétences spécifiques peuvent apporter un supplément de service positif.
Tout n'est cependant pas toujours idyllique, et nous dirons
donc quelques mots sur deux « montages interinstitutionnels »
fréquents et délicats :
A. L'aide apportée par le
service d'aide à la Jeunesse (SAJ) à un service psychosocial d'accompagnement à
l'amiable ( centre de santé mentale : équipe SOS Enfants ).
Le SAJ est un service social
d'État, mandaté par la communauté française de Belgique pour coordonner d'abord
à l'amiable la prise en charge de problèmes sociaux difficiles, exercer une
certaine autorité morale sur les pôles concernés ( en sa qualité de mandataire officiel de la
communauté ) et à l'occasion, ouvrir la porte à des placements d'enfants
pour raisons sociales. En cas de danger avéré et de noncollaboration des
acteurs de celui-ci, le SAJ a néanmoins la possibilité d'alerter le Tribunal de
la Jeunesse disposant, lui, d'un pouvoir de contrainte.
Donc, demander l'intervention du SAJ, c'est parfois utile
mais c'est aussi marcher sur des oeufs.
Utile, parce que le SAJ met en place un cadre de travail à l'intérieur
duquel il peut inviter fermement les personnes concernées à se tenir, en
fonction de l'autorité morale dont il dispose. A risques parce que, un peu trop
souvent me semble-t-il, son intervention se fait menaçante : « Si
vous ne suivez pas ce que nous disons nous vous transférerons au Tribunal de la
Jeunesse ». Entre la simple autorité morale, ferme, positive et
encourageante, et l'épée de Damoclès infantilisante, la frontière est parfois
bien ténue.
B. La collaboration avec l'institution judiciaire
Lorsque les équipes SOS Enfants ont été créées dans les
années 80', c'était avec l'espoir général que l'on allait pouvoir «
déjudiciariser » la prise en charge des problèmes de maltraitance. Depuis, beaucoup d'eau a coulé
sous les ponts : les intervenants psycho-sociaux ont progressivement constaté
que d'assez nombreux foyers de maltraitance résistaient à une approche à
l'amiable, même appuyée par le SAJ : demander l'aide de l'autorité
judiciaire, principalement celle du Tribunal de la Jeunesse (TJ), doté d'un pouvoir de
contrainte officielle, est alors apparu comme un garant d'efficacité ! Hélas,
même dans ce cadre élargi, la résistance à changer de mentalité et de
comportement n'a pas fondu comme neige au soleil et le placement d'enfants en
résidence hors de leur famille devrait être choisi plus souvent qu'on ne le
fait comme la seule solution accessible.
Parallèlement à cette démarche des intervenants
psycho-sociaux vers les TJ, la société et ses représentants ( par exemple
les responsables politiques ) ont beaucoup insisté sur l'obligation
d'assistance à enfant ( personne ) en danger, mais avec une confusion
tenace entre « assistance » et « signalement judiciaire aux autorités pénales
». Cette pression vers le signalement pénal, plus ou moins présentée comme une
obligation critique, a probablement été renforcée par les « affaires » qui
ont secoué la Belgique ces dernières années et par l'influence de pays voisins
comme la France, où l'institution judiciaire pénale elle-même crée une
inévitable tyrannie du signalement (14).
Dans ce contexte quelque peu confus, l'on constate
que :
- Des coopérations positives peuvent exister entre les
Tribunaux de la Jeunesse (TJ) et
diverses catégories d'institutions psycho-sociales
ambulatoires ou résidentielles
pour gérer en commun les problèmes relatifs à la maltraitance, à l'initiative
de l'une ou de l'autre de ces institutions.
- Lorsque c'est le système pénal qui est mis principalement
en route, il fonctionne selon sa logique propre ( sanction de la personne
reconnue coupable d'une infraction au code pénal ) et le soulagement
susceptible de s'en suivre pour l'enfant victime de maltraitance, surtout
sexuelle, est plus imprévisible et plus aléatoire. Bien sûr des efforts ont été
consentis, tant au niveau des lois que des usages pour améliorer les procédures
( par exemple via l'enregistrement vidéo du premier entretien avec
l'enfant ) ; on a mieux veillé à la formation des policiers et des
magistrats ... mais il y a eu rapidement des effets pervers ( par exemple
meilleure utilisation par les avocats de la défense des failles de l'audition
de l'enfant ) ; on n'a pas changé la lenteur de fonctionnement et
l'accumulation de dossiers en Justice pénale. On n'a pas changé non plus une
philosophie trop frileuse de promotion de la présomption d'innocence, face à la
seule parole de l'enfant et aux probabilités qui en découlent
§ III. Les efforts
sociaux concomitants
J'ai déjà signalé combien, en trente ans, une
sensibilisation diffuse de la communauté aux problèmes de maltraitance s'était
accrue. Via la presse, via des campagnes d'information, via des matières
spécifiques enseignées dans les hautes écoles, les universités, voire même les
années supérieures des études secondaires, beaucoup de nos concitoyens en
connaissent « un bout » sur ces questions.
Pourquoi la maltraitance, comment en repérer les signes, à qui
s'adresser en cas de suspicion …
Un peu en décalage par rapport à la prise de conscience
sociale, des lois et des décrets ont suivi. J'ai déjà fait allusion aux
modifications de loi fédérales qui améliorent - légèrement - le sort des
victimes et se prononcent plus explicitement
et plus sévèrement sur les délits et sur leurs sanctions. Côté
communauté française, deux décrets successifs ( 1985 et mai 2004 )
ont ciblé le problème de la maltraitance et la manière sociétale d'y faire face
( procédures et équipement ) : le plus important, ici, est la
mise en place d'une dizaine d'équipes SOS Enfants spécialisées. Mais même si
les budgets qui leur sont destinés ont été revus à la hausse ( autour de 5
millions d'euros en 2004 ), elles sont en nombre très insuffisant pour
remplir leurs missions potentielles. Côté institution judiciaire, aucun
personnel ni équipement spécifique n'a vraiment été ajouté, alors que la pression
au signalement est devenue très forte.
A mon sens, d'importantes erreurs portant sur la conception
de la prévention, de la remédiation et de l'équipement ont été commises en
Belgique comme dans les autres pays industrialisés.
§ IV. Approximation des
résultats
Côté prévention - primaire et secondaire - la Belgique s'est
efforcée d'améliorer les connaissances du public et des professionnels sur le
phénomène de la maltraitance et sur ses signes cliniques, dans la perspective
d'un meilleur repérage. Elle a multiplié les campagnes pour sensibiliser les
enfants sur leurs droits à se faire respecter et sur leur intérêt à s'ouvrir de
leurs malheurs à une personne de confiance. Elle a néanmoins raté trois
dimensions-clé :
- Encourager les enfants à contribuer eux-mêmes à leur
propre protection ; les y entraîner ; leur signaler que se faire
respecter est non seulement un droit, mais aussi un devoir et leur en proposer
les moyens.
- Encourager les forces saines du tissu social de proximité
( y inclus les professionnels de première ligne ) à participer
activement à la protection de l'enfant ( et, le cas échéant, au mieux être
de la famille maltraitante ) ;
lui indiquer le rôle primordial de son engagement et de sa solidarité.
- Aider les agents directs de maltraitance, dès les premiers
moments de dérapage, en parlant publiquement de la maltraitance comme d'un
phénomène inhérent à la nature humaine et en leur offrant des lieux d'écoute et
de soins où la confidentialité serait totalement garantie.
Plutôt que de viser à intensifier
cette efficacité de la première ligne, la Belgique a misé sur quelques équipes « SOS Enfants
» (15), comme nous venons de le dire, qui travaillent surtout
ambulatoirement et accessoirement en collaboration avec des services
hospitaliers. Comme les autres pays, elle a misé sur la séquence
« sensibilisation au repérage → révélation en un lieu
officiel → protection et aide efficaces émanant d'institutions
spécialisées ».
I. 250/o environ des cas révélés, toute
maltraitances confondues, commencent par être traités exclusivement à
l'amiable, en utilisant l'équipement psycho-médico-social :
majoritairement c'est dans
des centres psychosociaux de troisième ligne ( essentiellement les équipes SOS
Enfants précitées et certains centres de santé mentale ). En nombre moins
important, ce peut être aussi dans des associations momentanées de services de
deuxième ligne, qui pallient comme ils peuvent à l'absence d'accessibilité de
services spécialisés ( par exemple une équipe PMS et un SAJ ).
On pratique de la sorte dans les cas où l'on prévoit une
bonne collaboration des principaux protagonistes de la problématique (16).
Si dans ces 250/o, on prend au hasard 100
situations, on constate que 40 à 50 s'améliorent de façon raisonnablement
satisfaisante grâce à ce seul travail à l'amiable ( au minimum, bonne protection de l'enfant contre
les récidives ). 5 à 10 cas
supplémentaires y parviendront encore lorsqu'on ajoute au travail d'un service
très spécialisé le cadre ferme du service d'aide à la jeunesse : celui-ci use
de sa seule autorité morale ou de
subtils pouvoirs de
pression ( menace de judiciarisation ) pour mettre en route une certaine
mobilisation. Dans 20 environ des cas restant, les travailleurs psycho-sociaux
à l'oeuvre font appel à l'institution judiciaire dans un deuxième temps, parce
que les choses s'enlisent ( destin ultérieur ? cfr infra). Enfin,
pour les 20-30 derniers cas, c'est l'échec pur et dur, avoué comme tel ou
masqué par de lénifiantes politiques de l'autruche circonstancielles.
Il. 750/o environ des cas révélés prennent tout
de suite ou rapidement le chemin de l'institution policière et judiciaire
pénale.
Lorsque c'est le cas, une prise en charge psychosociale
conjointe du problème soit n'a pas lieu, soit se déroule de façon largement
clivée du travail judiciaire (17).
- Les procédures de l'instruction judiciaire restent souvent
trop lentes et passablement traumatiques (18).
Cette lenteur a des effets particulièrement catastrophiques lorsque ce sont des
tout petits qui sont concernés (19).
- La probabilité d'une sanction judiciaire n'est élevée que
lorsque existent des informations complémentaires à la seule parole de l'enfant
: preuves matérielles, présence de témoins fiables, aveux de l'agent
maltraitant qui aurait fini par « craquer ».
- Lorsqu'on n'a comme matériel que la parole de l'enfant -
ce qui se produit dans la majorité des cas ! - trop peu de Tribunaux prennent
la responsabilité d'y croire, et ceci même lorsqu'elle est bien validée. Plus
souvent, les magistrats concernés s'abritent derrière la valeur-refuge de
présomption d'innocence, pas toujours utilisée à bon escient, et qui devient
alors une manière de protéger l'ordre adulte contre des velléités de déstabilisation induites par
les dires de l’enfant. Dans le cadre des allégations liées à la séparation
parentale en particulier, le parent qui dénonce est bien souvent regardé de
façon négative, parfois à l'encontre de fortes probabilités. On oblige, et
parfois violemment, l'enfant à rester en contact avec le parent suspect. Les
Tribunaux de la Jeunesse ne sont pas assez souvent appelés à la rescousse pour
exercer leur fonction de protection, qui devrait rester indépendante de la
démarche pénale.
§ V. Quelques
propositions
En voici quelques-uns, parmi les plus importants :
A. Primum non nocere : il est impératif que la
mise en place de l'appareil institutionnel de prise en charge ne soit pas
plus traumatisante que l'abus. L'enfant ne fait pas la part des choses entre les bons et
les mauvais agresseurs. Il veut moins souffrir, un point c'est tout ! Que l'on
ne tue donc pas l'espérance qui l'a habité au moment où il s'est décidé à
parler !
B. L'enfant qui se plaint de ses
malheurs a besoin de présence bienveillante à ses côtés qui puisse :
- Ecouter, laisser parler, encourager à se déployer ... sans
vouloir tout de suite reprendre et critiquer, au nom des meilleures intentions
du monde (« Mais non, petit, tu n'es coupable de rien » ).
- Prendre au sérieux, avec gravité, ce que l'enfant raconte
et vit.
- Partager avec lui des émotions et des idées ; pouvoir
s'indigner sur ce qui est inacceptable ; consoler l'enfant, le réassurer sur sa
propre valeur ; l'encourager à mieux se protéger désormais.
- S'engager à ses côtés et aux côtés de sa famille pour
améliorer leur sort.
- Parler d'autre chose : ne pas réduire l'enfant à sa
dimension de victime.
C. Simultanément, il est souhaitable qu'une protection de
meilleure qualité mette l’enfant à l’abri des récidives d’agression
... Protection concrète, qui ne relève pas d'une sorte d'utopie bureaucratisée. Comment ?
L'activisme, le manque de discrétion et la précipitation sont très mauvais conseillers ; ils aboutissent
surtout à rendre
impossible la tâche
des professionnels à venir et à permettre au suspect de bien organiser
sa défense.
- L'enfant gagne à participer à sa propre protection, à la
mesure de ses forces et ce peut être plus efficace qu'on ne le croit (« Non »
plus fermes, mises à distance plus efficaces, etc.).
- La vigilance et la solidarité de l'entourage informel et
sain de l'enfant peuvent également être des adjuvants précieux.
- Enfin, s'avère le plus souvent positif ce que l'on peut
appeler un sentiment de sollicitude et de responsabilité de longue durée à
l'oeuvre chez les professionnels. Certes,
il est normal et structurant
qu'existent des compétences complémentaires, que des
tâches soient réparties et des relais pris. Mais l'ambiance de protection s'améliore si chaque professionnel
présent lors d'une étape ne se sent pas quitte de sa responsabilité une fois que
l'enfant quitte son territoire, continue à éprouver de la sollicitude à
propos de ce qu'il devient et exprime concrètement la permanence de sa
vigilance en fonction des circonstances.
- Les fois rares mais réelles où
l'on ne peut pas gagner en protection matérielle, on peut s'efforcer de rester en contact
avec l'enfant pour discuter avec lui de ce qu'est l’intégrité spirituelle : un adulte a
peut-être le pouvoir d'abîmer son corps d'enfant, mais jamais celui de
s'emparer, ipso facto, de son âme. Si l'enfant le veut de toutes ses
forces, son psychisme et ses valeurs resteront hors d'atteinte.
D. Tous les enfants n'aiment pas que leurs malheurs soient
étalés sur la voie publique et nous avons donc un devoir de discrétion à leur
égard. Beaucoup apprécieront néanmoins que, dans le cadre de cette discrétion, il
existe une reconnaissance sociale du préjudice qu'ils ont subi, une sanction de l'abuseur et si
possible une réparation concrète de sa faute.
E. Le cas échéant, ils apprécient aussi que l'on «
rebondisse » sur leurs malheurs pour améliorer leur sort général :
prise en compte d'éventuels besoins sociaux de leur famille ; prise en charge de leur
problématique psychique, etc.
Néanmoins, ce que veulent fondamentalement les enfants,
c'est que l'on respecte leur liberté de dire « Oui » ou « Non » et donc qu'on
ne leur impose ni traitement ni autres réaménagements contre leur gré.
Nous avons mis au point des types
d'intervention qui se centrent trop sur la mise en place d'institutions officielles
spécialisées. Or, celles-ci exigent des moyens financiers que nous n'avons pas.
Nous faisons la politique de l'autruche, faisant semblant de croire que
quelques expériences psychosociales pilotes suffisent à la tâche
( Belgique ) ; nous montons en épingle dans les statistiques la minorité
de cas traités ou sanctionnés ( Belgique, France ) en nous gardant
bien d'évoquer la majorité silencieuse de ceux qui stagnent ou se
retournent contre les victimes.
Face à ces limites quantitatives, et à d'autres,
qualitatives, on devrait réserver la machinerie officielle lourde aux cas les
plus pathologiques, dangereux ou scandaleux et pour tous les autres, qui
sont majoritaires, on devrait
trouver davantage de professionnels de première ligne, de
solidarités locales et d'engagements citoyens aptes à écouter et à protéger
l'enfant dans son tissu social informel, et à partir de celui-ci. Les
institutions psycho-sociales les plus spécialisées devraient amplifier leur
travail de sensibilisation, de formation et de soutien
envers ces acteurs de première ligne.
Je voudrais que l'on encourage les enfants à comprendre leur
propre sexualité et celle des autres et à en avoir globalement une image
positive. Certes, il existe quelques zones noires qu'ils doivent repérer et
éviter, mais la sexualité est d'abord et avant toute une richesse de leur vie
et de la vie sociale.
Qu'on accroisse leur lucidité pour repérer quand ils sont
menacés ; qu'on les encourage à se protéger eux-mêmes dans la
mesure de leurs moyens et qu'on améliore leur compétence pour y réussir. Intention à propos de
laquelle il faut « partir de loin » : c'est en acceptant les « Non » des
enfants dans la vie de tous les jours, face à nos injustices, que nous
stimulerons leur confiance dans leur capacité à se défendre.
Qu'on informe authentiquement les enfants sur l'aide qu'ils
peuvent attendre des adultes, en ce inclus ses limites, en les éclairant
correctement et puis qu'on les laisse
davantage choisir à quelles portes ils iront frapper, plutôt que de les
gargariser de promesses pour politiciens en période électorale.
Je voudrais aussi que l'on
sensibilise l'entourage immédiat et sain de l'enfant à l’importance que revêt son engagement
aux côtés de l'enfant. La solidarité de cet entourage, sa fermeté pour dire «
Non » lui aussi, sa vigilance continuée, ainsi que son attitude juste par
rapport à celui qui a maltraité sont des éléments très intéressants mais malheureusement
sous-employés dans les processus d'aide contemporains.
Je voudrais enfin que l'on arrête de regarder comme des
monstres irrécupérables, celles et ceux qui ont dérapé, voire commis des
maltraitances habituelles. Ce sont des êtres de la même chair et du même
esprit humain que nous. Si l'on veut qu'ils changent, il faut aller vers eux,
les accueillir, les écouter, désapprouver leurs actes mauvais - certes - et
- sans l'alibi facile de la pathologie -, leur rappeler quelles sont les
lois de la vie et l'obligation de les respecter, travailler leur mental
pour que changent leurs idées toxiques et les accompagner ensuite dans le même
état d'esprit que celui avec lequel on encadre un ancien alcoolique. Ils
doivent arriver à demander pardon pour ce qu'ils ont fait et à réparer leur
faute, et tout ceci n'exige pas chaque fois la sortie d'une confidentialité
partagée ( avec les éléments sains de la famille ou/et de la famille
élargie, avec l'un ou l'autre voisin ou intervenant de première ligne prêt à
l'engager ).
[1] Je vous recommande particulièrement une synthèse
pluridisciplinaire que nous avons réalisée à plusieurs praticiens de Belgique,
France et Luxembourg, médecins, travailleurs sociaux, psychologues et
éducateurs, et qui s'intitule : « Le traitement pluridisciplinaire de
l'enfant abusé et de sa famille»; trois vidéo-cassettes (ou 3 DVD)
disponibles à l'adresse ANTHEA : anthea@internet-club.fr
Parmi les livres et articles que
j'ai écrits ou auxquels j'ai bien contribué, il y a notamment :
[2] Hayez, J.-Y. ; de Becker, E. 1997. « L’enfant victime
d'abus sexuel et sa famille évaluation et traitement » Paris,
PUF, coll. « Monographies de la psychiatrie de l'enfant », 301 p.
[3] Hayez, J-Y. ; de
Becker, E. 1999. « Abus
sexuel sur mineur d'âge » dans Encycl. Méd. Chir. ( Elsevier, Paris ),
Psychiatrie, 37-204-H- 10, 1999, 5 p.
[4] Hayez, J.-Y. ; de Becker, E.
2001. « Perspective systémique et travail familial ou de couple dans la
prise en charge des auteurs d'agression sexuelle » dans
Psychopathologie et traitements actuels des auteurs d'agression sexuelle, Actes
de la conférence de consensus de la Fédération française de psychiatrie, p.
237-254.
[5] Hayez, J.-Y., « La sexualité des
enfants » Odile Jacob, Paris,
2004.
[6] Hayez, J.-Y., Lazartigues A. « Les durs enseignements
d'Outreau » Carnetpsy, 2004, 22, 34-37.
1. Texte paru dans la revue « Acta psychiatrica
belgica » n° 150/1 - 2005 - 37-45, avec leur aimable autorisation.
2. Psychiatre infanto juvénile, docteur en psychologie,
professeur ordinaire à la Faculté de Médecine de l'Université Catholique de
Louvain, directeur de l'Unité de Pédopsychiatrie des Cliniques Universitaires
St Luc.
Email : mailto:jean-yves.hayez@pscl.ucl.ac.be
3.
Je n'ai jamais été partisan du slogan idéologique ( et économique ) «
Garder l'enfant en famille envers et contre tout ». Des placements de l'enfant
s'imposent quand les liens familiaux sont irrémédiablement trop négatifs. Je me
sens sur la même longueur d'ondes, à ce propos, que le pédopsychiatre français
Maurice Berger, à l'ensemble de l'oeuvre de qui je vous renvoie. La communauté
française de Belgique a supprimé beaucoup trop de places résidentielles en
institutions « pour cas sociaux » au nom du « Tout à la famille ».
4. Pour mémoire, fin des années 1970, la pornographie
infantile était en vente libre, officiellement reconnue, dans les sex-shop des
pays du Nord et de l'Est de la Belgique.
5. J.-Y. Hayez, A. Lazartigues, « Les durs
enseignements d'Outreau », Carnetpsy, [6]
6. A ma connaissance, je n'ai pas souvenir qu'un cas
d'erreur judiciaire dans ce domaine ait jamais été porté à la connaissance du
public.
7. L’espace me manque pour développer ce délicat
problème. Je vous renvoie à l'ouvrage de Dandoy N., Kinoo Ph., Vandermeersch D.
, « Allégations d'abus sexuel
et séparations parentales », De Boeck, 2003.
8. A noter que cette distinction pourrait être faite à propos des adultes, eux aussi.
L’espace me manque pour développer cette question et je vous renvoie au livre
[5] J.-Y. Hayez, la sexualité des enfants, p. 101 et sq.
9. ldem [5] J.-Y. Hayez, la sexualité des enfants, p.
105.
10. ldem [5] J.-Y. Hayez, la sexualité des enfants, p. 94 et sq.
11. Une manière contemporaine de fonctionner comme le
bon vieux docteur Tissot et ses appareillages anti-masturbation.
12. T