LOUVAIN MED. 116: 405-409, 1997

 

FINANCEMENT ET ÉTHIQUE : COMMENT PRÉSERVER LA SOLIDARITÉ LORSQUE LES RESSOURCES SONT LIMITÉES?

 

D. MOULIN (1)

 

Mots clefs : santé, coût de la santé, sécurité sociale

 

RÉSUMÉ

 

Les soins de santé considérés comme l'ensemble des moyens disponibles pour la santé des membres d'une société, constituent un bien social. En Europe, l'organisation et le financement collectif de la Sécurité Sociale tendent à compenser l'inégalité des individus face à la santé en distribuant à chacun les biens de santé selon ses besoins. Dans le colloque singulier, médecins et soignants, confrontés à des choix, sont éduqués à privilégier les malades. Ils doivent cependant prendre conscience du fait que ce qui est rendu possible pour le patient unique, ne l'est en pratique que grâce à l'organisation de la solidarité au niveau de toute la société; il faut aussi qu'ils soient attentifs et préoccupés par la viabilité de la sécurité sociale sur le plan économique.

 

Les questions de financement et d'éthique que pose la santé des enfants, ne peuvent être abordées sans un détour par la nécessité des soins de santé.

 

Il faut d'abord définir et distinguer la santé et les soins de santé. En effet une certaine confusion peut être présente dans les esprits ; elle est particulièrement manifeste lorsque « le droit à la santé » est proclamé.

 

La santé peut se définir en termes négatifs comme l'absence de maladie. Elle peut se dé­finir en termes positifs comme un état de bien-être physique et psychique qui nécessite aussi pour se réaliser des conditions sociales, économiques et politiques appropriées. Quelle que soit la définition retenue, on réa­lise rapidement que même dans une société imaginaire qui serait à la fois riche, démocra­tique et solidaire, la santé restera très inégale­ment répartie entre les individus. Du point de vue de la santé, on doit constater que les indi­vidus naissent fondamentalement inégaux. La santé reste en quelque sorte une donnée de départ que l'on serait tenté d'attribuer à la nature et du même coup de qualifier bien qu'improprement de bien naturel.

 

Les soins de santé peuvent être définis comme l'ensemble des moyens humains et matériels disponibles pour contribuer à maintenir, rétablir, améliorer la santé ou pal­lier ses insuffisances chez les membres d'une communauté. Ces moyens se sont considérablement accrus et améliorés depuis un de­mi-siècle. Ils contribuent aux possibilités, à la richesse de moyens de la société qui en dispose. Les biens de santé constituent un bien social.

 

Cette richesse de moyens est produite par la communauté et lui appartient. En effet ni la formation des professionnels de la santé, ni l'acquisition des infrastructures et des instru­ments nécessaires aux pratiques de l'art de soigner et de guérir, telles qu'on peut les réa­liser dans un pays riche et techniquement développé, ne sont du ressort de l'individu.

 

Cette richesse doit être distribuée et ce fut le choix concrétisé au lendemain de la dernière guerre mondiale dans nos pays de l'Europe Occidentale en organisant à l'intérieur du système de sécurité sociale, une dis­tribution des soins de santé. Cette distribu­tion des biens de santé ne peut se faire de ma­nière égalitaire puisque les besoins indivi­duels sont fondamentalement inégaux.

 

Au départ la santé est en quelque sorte une loterie : seule une distribution des biens de santé à chacun selon ses besoins peut essayer de compenser les inégalités entre les indi­vidus. Pour ce faire il faut une attitude volon­tariste des individus à l'intérieur des commu­nautés dont ils sont membres. On peut faire ici une analogie avec la proclamation des droits fondamentaux de l'homme; c'est parce que la nature et l'histoire font naître les hommes dans des conditions très dissembla­bles que ces droits sont proclamés. Qui dit proclamation de droits laisse entendre devoir de respecter ces droits et organisation de la société de telle façon que ces droits soient ga­rantis.

 

L'accroissement des connaissances et le développement du pouvoir-faire technologique sont considérables dans le domaine des soins de santé ; leur évolution présente une allure exponentielle depuis cinquante ans. Cette accumulation de moyens ne se fait pas sans un coût dont la croissance est aussi ex­ponentielle. Il est établi que les dépenses en soins de santé des états qui bénéficient d'une technologie très développée représentent un pourcentage continuellement croissant de leur produit national brut.

 

On conçoit d'emblée qu'une limite doit être trouvée à cette dernière croissance de coûts du moins de façon relative à la produc­tion d'ensemble des richesses, sinon les conditions économiques, sociales et politi­ques nécessaires à la santé seront compro­mises à leur tour. Il faut donc trouver un point d'équilibre, ce qui se conçoit très bien au niveau d'une société mais qui dans la réa­lité individuelle s'avère rapidement intolérable.

 

C'est que l'on touche là du doigt aux deux dimensions de la santé, l'individuelle et la sociétale. Parallèlement se vivent deux aspects de l'art de guérir, celui de la relation person­nelle entre le malade et le médecin et celui de l'organisation de la distribution des biens de santé. Il s'agit de deux aspects réels, concrets, avec des dynamiques et des valeurs propres.

 

On peut vouloir relativiser la relation confiante et confidentielle entre le malade et son médecin ; pour des raisons objectives d'abord de pluridisciplinarité, de spécialisa­tion et d'organisation pratique des soins ; pour des raisons de principe ou d'idéologie ensuite lorsqu'on craint le pouvoir médical et l'abus de celui-ci. Il n'en reste pas moins que cette rencontre continuera à jouer son rôle dans le futur car elle est nécessaire intrinsè­quement à la démarche diagnostique et thérapeutique. Elle peut très souvent elle-même jouer un rôle thérapeutique. Enfin, elle est le lieu où doit se garantir la liberté et l'auto­nomie du patient vis-à-vis d'un système orga­nisé des soins de santé que cela soit au niveau d'une institution ou de toute une commu­nauté.

 

Dans cette relation très personnelle avec le malade, le médecin et probablement la majo­rité des soignants sont éduqués et entraînés à considérer avant tout le bien de ce patient particulier et unique en présence duquel ils se trouvent. Ils auront donc une difficulté réelle à faire des choix défavorables pour une per­sonne concrète au nom d'une société qui inévitablement est vécue comme plus éloignée et plus abstraite. C'est la prise de conscience du fait que ce qui est possible pour cette per­sonne concrète et unique, ne l'est en pratique que grâce à l'organisation de la solidarité au niveau de toute une société, qui doit rendre les artisans de l'art de guérir attentifs et préoc­cupés de la viabilité du système, y compris sur le plan économique. C'est là un point cru­cial et le lieu de rencontre entre les logiques individuelle et sociétale.

 

On peut convenir sans trop de difficulté que la valeur qui doit présider à la distribu­tion des biens dans une société est la justice. Comment distribuer des biens dont la quantité est limitée, voire insuffisante par rapport aux besoins, à des individus dont les besoins sont très différents et variables tout en respec­tant la justice ? On tente alors une distribu­tion équitable de ces biens, c'est-à-dire que l'on essaie de donner à chacun selon ses be­soins. On distribue de façon inégale des biens dans le but d'obtenir plus d'égalité entre les personnes. Ainsi tente-t-on de réaliser un partage équitable des biens de santé. On comprend d'emblée qu'il n'y va pas d'une simple arithmétique ni d'une technique, fût­-elle basée sur des informations et des mé­thodes de type scientifique, mais bien d'un projet en terme de valeur avec les aspects arbitraires de choix personnels ou sociétaux que comportent tous les projets humains.

 

Quel est le projet de notre société ? Quel est son projet lorsqu'elle prend des décisions qui concernent la distribution des soins de santé ? Hier la réponse était peut-être simple, lorsque la richesse de cette société et le coût plus modeste des soins de santé, à l'efficacité objective limitée, permettaient de donner à chacun tout ce qui était disponible, selon ses besoins, ou du moins d'en formuler le projet. Ce dernier pouvant être d'ailleurs moteur dans cette société. Aujourd'hui le débat de fond sur cette question n'apparaît pas de façon évidente. Il semble plutôt qu'on essaye d'y répondre sur le plan gestionnaire, en considérant surtout l'un des termes de l'équa­tion à savoir l'augmentation des coûts paral­lèle au développement technologique et au vieillissement de la population déjà désigné comme un effet pervers des soins de santé performants. Et le discours sinon les déci­sions deviennent démobilisatrices. Une bonne santé pour chacun demain faisait sans aucun doute partie des utopies d'une société ayant une énorme confiance dans les avan­cées de la science et surtout de la technologie. Aujourd'hui, les soins de santé apparaissent comme un fardeau pour la majorité de ses membres en bonne santé, une charge finan­cière qui interfère avec la poursuite d'un bon­heur dont les aspects matériels sont privilé­giés. Il semble donc qu'il faille un nouveau projet.

 

Quel peut être un projet de santé pour une société pluraliste ? J'entends par société plu­raliste, celle qui organise les relations entre ses membres de façon telle que chacun puisse y vivre selon ses choix et sa vision de la vie en toute liberté et sans contrainte si ce n'est celle du respect réel des choix et vision de la vie des autres citoyens. On peut craindre que les membres d'une telle société puissent difficile­ment élaborer des projets communs compte tenu de l'aspect engagé et idéologique de tout dessein. C'est ici que la réflexion du philo­sophe Hans Jonas peut nous être utile lorsqu'elle développe le concept d'une éthique de la responsabilité. Celle-ci apparaît dans sa re­cherche suite à la constatation de la puissance nouvelle et inconnue jusqu'ici de la techno­logie contemporaine. Jonas constate que le pouvoir-faire technologique d'aujourd'hui permet de modifier, voire de faire disparaître l'humanité. Cette situation nouvelle en­gendre selon Jonas, une responsabilité des gé­nérations actuelles vis-à-vis des générations futures. Pour évoquer la nature de cette responsabilité, il la compare à celle que provoque l'enfant chez l'adulte. En effet le nou­veau-né qui apparaît dans sa nudité, n'apporte rien et exige tout. L'adulte s'en sent et s'en rend responsable ; ce sentiment et cette action éthique qui font vivre sans jugement et sans discernement ce qui doit être, sont des valeurs fondamentales de l'humanité ; l'utili­sation de cet exemple permet d'introduire à la nécessité d'une éthique de la responsabilité.

 

La question du projet de société sous-jacent à la distribution des soins de santé peut être reposée dans la perspective de cette res­ponsabilité que nous avons pour les généra­tions futures. En effet notre société dispose d'une grande richesse matérielle et du pou­voir-faire technologique dans le domaine des soins de santé. Que voulons-nous en faire ? Que voulons-nous transmettre aux généra­tions futures ? La meilleure santé possible ob­tenue par des techniques de manipulations toujours plus performantes, ou les moyens de choisir la politique de santé ?

 

Quels que soient les développements ulté­rieurs de cette technologie des soins de santé, nous savons que l'homme, s'il ne disparaît pas comme cela devient possible selon Jonas, restera cet être qui peut souffrir, qui peut vivre le handicap et qui mourra. Aucune de ces conditions ne doit l'exclure du monde des humains. Le minimum pour une société qui a fait le choix du pluralisme est de main­tenir la pluralité, c'est-à-dire la diversité d'être et d'exister parmi les humains. Un risque pour toute société est de tendre vers l'unifor­mité, de craindre la différence, de se replier sur elle-même, de vivre l'intolérance. Des progrès technologiques (diagnostiques, thé­rapeutiques, organisationnels, administra­tifs) dans le domaine des soins de santé peu­vent créer l'intolérance. Le savoir et la tech­nique sont une source de pouvoir. Le pouvoir médical est d'ailleurs bien identifié, critiqué et redouté. Mais le pouvoir de la science est aussi celui de séduire voire d'aveugler et d'im­poser une image de l'homme, le relais étant rapidement repris par des pouvoirs organisa­tionnels et administratifs.

 

Essayons d'illustrer ces affirmations par ­un exemple. Le droit de mourir dans la di­gnité constitue sans aucun doute une forme d'expression possible de l'autonomie de chaque personne ; il représente aussi bien sûr une façon de se prémunir contre précisément : le pouvoir technologique médical et même contre la vision des autres ou leur projet sur sa propre vie personnelle. Ajouter au droit de mourir dans la dignité un droit de tuer dans certaines circonstances, c'est alors con­fronter les autonomies et introduire la possibilité d'une contrainte. Si le droit de tuer se transforme en devoir de tuer, si le droit de mourir dans la dignité se transforme en de­voir de mourir du fait de la pression sociale, du fait des difficultés économiques, du fait d'une vision de l'homme imposée ou confortée par la technoscience, l'autonomie de la personne revendiquée au départ a disparu et l'utilisation nécessaire pour ce faire des biens de santé à contribué à l'intolérance.

 

Notre société à peut-être la responsabilité pour les générations futures et pour l'enfant d'aujourd'hui d'organiser la distribution des soins de santé de façon à permettre plus d'égalité entre les individus mais surtout de façon à permettre plus de différence, c'est-à-­dire de permettre l'épanouissement de chaque individu dans son aspect unique qui doit être préservé à tout âge et dans tous les états de santé. La responsabilité que suscite l'enfant est celle que suscite le plus vulnérable et cette responsabilité grandit avec la vulnéra­bilité qui la fait naître. Cette responsabilité pour le futur nous la rencontrons aujourd'hui face à l'enfant, mais aussi dans la rencontre avec le handicapé et le vieillard. Quelle que soit demain la plus grande maîtrise sur la santé que favoriseront les développements des connaissances et du pouvoir-faire de la génétique, la vulnérabilité de l'enfant et toutes celles qu'elle évoque, du malade au vieillard, interpellent notre responsabilité, c'est-à-dire ce sentiment et cette action éthique qui font vivre sans jugement et sans discernement ce qui doit être dans la diver­sité.

 

En conclusion, panant du constat que l'en­fant suscite la responsabilité de l'adulte, notre génération est investie d'une mission pour les générations futures qui peut constituer un projet pour les membres d'une société plura­liste. Du point de vue des soins de santé, la planification de ce dessein pourrait passer par le développement d'une médecine dont l'as­pect technologique sera vraisemblablement toujours plus important dans le futur mais qui doit être mise au service, demain plus qu'aujourd'hui, des personnes libres avec leurs possibilités et leurs réalisations variées. Elle devrait également passer par le maintien voire le renforcement d'une solidarité au ni­veau de la distribution des soins de santé; la préservation de cette richesse sociale néces­site de la part particulière des médecins et de leurs collaborateurs un souci profond et concret, conscients qu'ils doivent être que ce qui peut être réalisé pour le malade particulier qui est en face d'eux, peut l'être grâce à la mise en commun des richesses de tous les membres de la société et que ces richesses sont forcément limitées.

 

SUMMARY

 

Financing Healthcare and Ethics : How to preserve the Social Security System when Resources are limited ?

 

Healthcares defined as all the means avail­able to, promote the health of the members of a society, are a kind of social treasure. The aim of the social security system in Europe, is by organizing and financing the healthcares to compensate for the inegal state of health of the individual, giving each individual ac­cording to his needs.

 

Confronted to the patient, doctors and ca­regivers are trained to favor the patients when they face a dilemma. Nevertheless, it is important for them to, realize, that what they can do for this particular patient, is thanks the organization and financing of healthcare at the level of all the society ; this is the reason why doctors and caregivers have to be con­cerned about the increasing cost of care, when it jeopardizes the all system of social se­curity.

 

La croyance au progrès est une doctrine de paresseux, une doctrine de B... C'est l'individu qui compte sur ses voisins pour faire sa besogne. Il ne peut y avoir de progrès (vrai, c'est-à-dire moral) que dans l'individu et par l'individu lui-même...

 

Mon coeur mis à nu, de Charles Baudelaire Œuvres complètes, tome 1, page 681, Ed. Gallimard 1975

 

 

Notes

 

1. Doyen de la Faculté de Médecine, Université Catholique de Louvain, 1200 Bruxelles.

 



(1)  Doyen de la Faculté de Médecine, Université Catholique de Louvain, 1200 Bruxelles.

 

(1)  Doyen de la Faculté de Médecine, Université Catholique de Louvain, 1200 Bruxelles.