J.-Y. HAYEZ
(
§ I. Comment les sociétés se représentent la maltraitance et y réagissent
I. L'état des lieux et le malaise qu'il suscite
Depuis le milieu des années 1960, l'Europe
occidentale a pris en compte
officiellement la maltraitance physique,
morale ou sexuelle dirigée contre les enfants
et l'a considérée assez rapidement comme une
intolérable figure de l'horreur, du Mal
ou du déséquilibre mental.
Du moins en est-il ainsi au sein des
représentations et des valeurs sociales
officielles, car par ailleurs l'instrumentalisation
de l'enfant dans la société de
consommation ainsi que son exploitation dans
le monde continuent plus que jamais.
Nous, les bons occidentaux, nous ne sommes
pas prêts à offrir la dîme pour réduire
significativement la mortalité et les autres souffrances
infantiles dans le monde.
Quoique essaient de dire différemment
psychologues et sociologues, on continue
largement à se représenter la maltraitance
comme un problème qui se joue à deux :
« Il y a des bourreaux, malades, pervers,
mauvais et il y a des victimes innocentes ».
Il faut sanctionner les premiers et protéger les secondes
de l'extérieur.
Les sociétés ont donc imaginé d'opposer à ce
qu'elles voyaient comme « Pouvoir du
mal » un rapport de force, un contre-pouvoir
via le repérage et le quadrillage sociaux
et via la répression. Cette figure du bras
armé occupe plus les images et les
investissements de la société que le
désir d'aide ( des victimes, des auteurs et de
leurs systèmes de vie ) :
obligation de signalement à des agences d'Etat ou de
dénonciation à la Justice pénale,
centralisation d'Etat des informations sans aucune
garantie de confidentialité, etc.
Pourquoi avoir voulu institutionnaliser un tel
rapport de force ?
Des milliers d'autres délits passent tous
les jours sous les yeux de la communauté et
la pression d'Etat à la délation n'a
d'équivalent que là où le sang coule de façon
significative ! Sang et sperme, liquides
vraiment intolérables ?? Peut-être le
délinquant sexuel, qui ne contrôle plus
ses pulsions là où Monsieur-tout-le-monde a
parfois bien de la peine inavouée à les
contrôler, reste-t-il perçu comme un
épouvantail, un bouc-émissaire de rêve ? Le
délinquant en col blanc, lui, pille et
détruit les biens de la communauté mais
dans la plus grande discrétion, sans se
mettre tout nu.
Sans doute aimons-nous sincèrement nos enfants,
que nous vivons comme
vulnérables, et ne voulons-nous pas qu'on
leur fasse du mal ! Néanmoins, pour un
certain nombre d'entre nous c'est nous
redonner bonne conscience, à travers la
traque d'un « suitable enemy »
extérieur, en niant les nuisances à enfants que nous-
mêmes engendrons. Après tout, ce sont
les commerçants et les idéologues de nos
sociétés contemporaines qui ont fait de
la sexualité présentée publiquement ce
qu'elle est devenue : une sorte de
partouze dégoulinante où chacun peut faire à peu
près n'importe quoi s'il a de l'argent pour y entrer ...
Parallèlement à cette croisade puissamment armée,
les sociétés ont quand même
beaucoup réfléchi aux techniques nécessaires
pour reconnaître les situations de
maltraitance et les traiter. Dans ce champ,
en examinant ce qui se passe au cas par
cas, nous avons fait de très grands progrès :
connaissance des signes, capacité de
discriminer vraies et fausses allégations,
techniques d'audition par des policiers
spécialisés, maîtrise beaucoup plus fine
des thérapies les plus adéquates … tous
acquis très riches de ces vingt dernières années !
Résultat de ce paradoxe : les professionnels
qui s'occupent directement des enfants
vivent souvent un profond malaise. Je pense
notamment aux intervenants de
première ligne comme les psychologues
scolaires, les maîtres et maîtresses d'école,
les médecins de famille :

- D'une part, ils voudraient souvent pendre leurs
responsabilités sur le terrain et aider
directement les familles ou les systèmes à la dérive,
mais ceci, sans qu'ils
connaissent toujours bien les techniques qui viennent
d'être évoquées.

- D'autre part, l'Etat les presse, voire
les oblige à faire appel à son système de
quadrillage, de menaces et de répressions.
Ce qu'Il leur demande, et parfois très vite
et de façon menaçante, c'est une
délation ; et non pas de vouloir aider. Les mots
pour désigner cet acte varient d'un pays
à l'autre, mais le processus se réduit
toujours à deux grandes voies : soit
il faut dénoncer directement au Procureur,
comme en France, soit il faut signaler à
une agence de l'Etat, mais elle peut elle-
même dénoncer ce qui est délictueux sans
oncertation obligatoire avec les
envoyeurs, et donc, ce n'est pas loin de revenir au-même !
Au-delà de ce premier malaise, beaucoup
d'intervenants connaissent aussi la part
d'inefficacité de l'organisation sociale
actuelle : Beaucoup de cas s'effritent,
beaucoup de très probables coupables sont
innocentés par la justice pénale.
Certaines études disent que plus de la
moitié des enfants qui ont révélé un abus
sexuel regrettent finalement de l'avoir fait.
II. Pourquoi cette inefficacité prévisible ?
A. La conception duelle-simplicatrice
« bourreau-victime » qui est à l'œuvre ne peut
conduire qu'à rigidifier des positions de
non-vérité dans le chef des protagonistes
interpellés. L'adulte (
2)
-auteur, considéré comme un
monstre, nie ou proteste en
éludant au maximum ses responsabilités. L'enfant,
lui, s'enfonce dans son rôle de
victime impuissante (
3).
B. On ne gagne pas contre le Mal présent en
chacun via des rapports de force, en
exposant au pilori les coupables repérés. Il
faudrait se souvenir que le combat entre
le Bien et le Mal se déroule au cœur
de chaque humain (
4)
; de la même manière,
nous avons tous à soigner en nous des
parties malades, déséquilibrées
émotionnellement, éventuellement pour
qu'elles ne pèsent pas trop sur les autres.
Nous avons aussi à créer des contextes sociaux plus
solidaires et plus justes.
Celui qui a maltraité n'est donc pas
fondamentalement différent de nous tous. Il
faudrait le prendre en charge, lui et son
système de vie, en établissant des relations
authentiques, avec humilité, avec empathie
pour tout le monde. Ceci ne veut pas dire
qu'on doit fermer les yeux et le laisser
continuer. On doit pouvoir être réprobateur
quant à certains actes, exiger qu'ils
s'arrêtent et demander une réparation
significative à leurs propos, sans pour
autant se sentir, comme l'aurait voulu Georges
W. Bush, les justiciers de l'axe du Bien chargés de terrasser
l'axe du Mal.
C. Dans la foulée de ceci, je suis persuadé que
la place centrale ou quasi que l'on
veut faire jouer au système pénal constitue une erreur
et une illusion.
Comme si rappeler la valeur de la Loi et
veiller à la sociabilité du groupe étaient
l'apanage des juges et pas une obligation
morale pour chaque citoyen !
Illusion ? Ce l'est probablement
plus d'une fois pour deux cas référés, et encore bien
plus, quand il n'y a pas de flagrant délit,
ni d'aveu du suspect, ni de preuves
matérielles fortes !
Erreur ? - En effet l'objectif central du système pénal, c'est de faire régner le droit tel
qu'il est décrit dans le code pénal ; c'est donc de sanctionner le délinquant, reconnu
comme tel au terme d'un débat contradictoire. C'est donc le faire en tenant en
compte la présomption d'innocence et la nécessité de preuves convaincantes. Et
dans cette perspective, l'enfant lésé n'est qu'une
source potentielle d'informations, à
charge ou à décharge. Si le système pénal a fini par adoucir certaines pratiques à
son égard – comme la confrontation directe au suspect – c'est qu'il ne voulait pas
être accusé lui-même de maltraitance, c'est à dire d'un délit d'Etat.
Si le système manifeste parfois davantage de
sollicitude pour l'enfant ou de volonté
de se coordonner aux responsables de soins,
c'est lié au bon vouloir d'une partie des
magistrats, particulièrement humains ou bien
formés : ce n'est pas une obligation
structurale. Et tout ce qui se vote et se
met en place à propos de la prise en
considération des victimes, ce ne sont
jamais que des petites ajoutes voulues du
dehors, c'est à dire voulu par les politiciens ; elles ne
sont certainement pas au coeur du système pénal.

- L'objectif central du système pénal, faire
régner le droit, s'applique encore
via la volonté de supprimer ou de réduire la
dangerosité à venir du délinquant. On
essaie d'y arriver en l'enfermant et en
mettant éventuellement des conditions à sa
libération ; recevoir des soins peut constituer
une de ces conditions, mais dans la
perspective d'un meilleur contrôle des
comportements asociaux, et pas
fondamentalement du bien-être des personnes.

- Last but not least : dans le processus
pénal, les débats sont contradictoires,
c'est fondamental. Donc les avocats montent au
créneau et ont vite appris où étaient
les points faibles des enfants et de ceux qui
les accompagnent. Par exemple, ils
demandent que la vidéo-cassette d'audition
soit regardée en audience publique. Or
celle-ci est une œuvre humaine et elle comporte
inévitablement quelques failles ; ils
plongent dessus en murmurant « Outreau ».
De quoi déstabiliser si pas épouvanter
nombre de magistrats, même de bonne foi, mais
souvent peu formés à la psychologie des victimes !
En m'exprimant de la sorte, je ne critique pas la logique du système pénal,
nécessaire à toute société démocratique. Ce que je critique, ce sont nos attentes
illusoires à son propos et notre docilité puérile à nous soumettre à ses ukases en
matière de dénonciation, sans en faire un débat de société.
Hélas, lors des congrès ou des réunions de
planification dans les ministères, on
invite souvent tel super-policier ou tel
super-magistrat bien formé, bien motivé et qui
lui, traite les dossiers avec diligence et
compétence. Alors, des propos comme les
miens les blessent et nous nous agressons
publiquement. Mais je reste
malheureusement persuadé que ces super bons
élèves restent des oiseaux rares
dans leur corporation !
D. On a confié des parts trop importantes du
travail à des structures de troisième
ligne, peu ou pas accessibles directement aux
gens, dont l'équipement est lourd et
les rites de fonctionnements très codifiés et difficiles à mobiliser.
C'est le cas du système pénal répressif que je
viens s'évoquer avec ici, en plus de
très faibles efforts consentis pour la formation
spécialisée. Dans nombre de pays, on
s'est limité à mieux former quelques policiers
pour l'audition de l'enfant et pour
l'efficacité de la traque, notamment sur
Internet ... Mais c'est rester dans la logique
du rapport de force.
C'est le cas encore d'équipes psychosociales
très spécialisées ou d'agences d'Etat,
comme le SAJ Belgique ou le SPJ en Suisse.
Or, « institutions spécialisées »
signifie coûts élevés, effectifs réduits, limitation du
psycho-social concerné aux grandes villes. Et
donc, on n'est jamais très loin de
l'expérience-pilote chère aux politiciens, et
indéfiniment poursuivie. Pour le système
pénal qui n'a pas augmenté les effectifs de
magistrats, les dossiers s'accumulent.
Tant mieux d'une certaine manière, car
s'il fallait condamner tous les vrais
coupables, les Etats devraient construire quelques villes-prisons
Les moyens nécessaires à un fonctionnement
adapté de la troisième ligne ont donc
été sous-évalués, plus en référence à une
politique de l'autruche que par incompétence.
§ II. Propositions alternatives
I. Réinstaurer le travail dit « à l'amiable »
Tout citoyen est tenu par le devoir d'assistance à
personne en danger, et donc par
celui de protéger l'enfant, aujourd'hui et demain.
En outre, les professionnels de
l'enfance se sentent invités de l'intérieur à
exercer généreusement leurs missions
spécifiques de soins somatiques ou psychologiques ou d'aide sociale.
Remplir ces tâches ne passe pas obligatoirement
par un signalement aux
organisations structurées de l'Etat. Entre autres,
tout être humain peut parler à son
semblable du bien-fondé et du respect des grandes
lois, et rappeler celui-ci à l'ordre
au besoin.
Je souhaite donc que le signalement ou la
dénonciation deviennent des choix parmi
d'autres, évalués en fonction de circonstances
propres à chaque cas ainsi que d'une
réflexion anticipative soigneuse. Même si
elle conserve une dimension spéculative,
cette dernière peut esquisser diverses
planifications de l'action à venir et surtout
tenter d'évaluer leur efficacité potentielle
à chacune. Cette liberté d'appréciation,
constituerait un retour à la situation d'avant
1990, lorsqu'on a commencé à organiser
la lutte contre la maltraitance dans une
perspective de décentralisation - déjudiciarisation.
A. Il en résulterait trois niveaux d'action
1. Niveau 1 :
Face à des situations de maltraitance ou d'abus,
principalement mais pas
exclusivement intra familiales, analysées comme
potentiellement mobilisables, je
propose de travailler « à l'amiable » c'est à
dire via des équipes psycho-médico-
sociales, de première ligne ou déjà plus
spécialisées, en suscitant l'engagement de
l'auteur, de la victime, mais aussi et au
moins autant celui de leurs proches.
Pourquoi ce plaidoyer pour le travail
à l'amiable ? Il est plus simple, plus rapide, il
reste davantage dans le milieu naturel, il
s'efforce d'utiliser les ressources de la
communauté. Il se pourrait aussi – mais
ce n'est pas garanti – qu'il apparaisse
comme moins menaçant aux personnes qui ont
fauté et qu'elles se laissent
davantage aller à l'authenticité. Enfin,
au niveau de la représentation de ce qui est en
jeu, ce type de travail sort radicalement du
modèle simpliste de causalité linéaire
duelle « enfant victime – adulte
bourreau » : le travail psycho-social amène plus
naturellement à prendre en considération toutes les
forces en présence.
2. Niveau 2 :
Néanmoins, une partie des situations pourrait
être analysée tout de suite comme
davantage susceptibles de résistances. Plus
coriaces, quoi ! Ou encore, de facto,
des familles traitées au niveau 1 pourraient
s'y enliser ou tenter de s'en échapper vu
l'absence de contrainte alors de mise.
Dans ces cas, le plus important est d'obtenir
un surcroît de contrainte officielle, mais
non-pénale, pour pouvoir engager valablement
ce que l'on appelle l'aide contrainte.
Ce pouvoir, dans beaucoup de pays, ce sont les
juges pour mineurs qui en sont
détenteurs. D'autres modèles peuvent cependant
exister, où des agences d'Etat
s'adressent à d'autres catégories de juges
( civils par exemple ) et en reçoivent des
mandats où de l'autorité contraignante leur
est déléguée au cas par cas (
5)
.
Tous ces professionnels investis d'un pouvoir
de contrainte devraient travailler en
coordination et concertation avec les autres
intervenants, à ciel transparent, pour
que le projet global reste bien cohérent. En
référence à la notion d'enfant en danger,
ils peuvent s'engager de tout leur poids
au côté des autres professionnels, pour
dialoguer avec les protagonistes de l'abus
et éventuellement imposer des mesures :
éloignements, obligations concernant la
vie quotidienne ou la fréquentation d'un
cabinet de psy, etc.
Alors, que faire si les efforts conjugués du
premier et du deuxième degré échouent ?
Eh oui, ça arrive, et même plus souvent qu'on ne le voudrait !
Plus que jamais, il faut garder son calme,
bien réfléchir, et résister à la tentation du
passage impulsif de la patate chaude et de la
vengeance immédiate via pénalisation.
Bien que ce soit frustrant, il est parfois plus
sage de se contenter de tous petits
résultats, comme une protection un peu meilleure
de l'enfant ou le maintien d'un
contact avec lui.
En effet, lorsque tous les efforts échouent,
même ceux du juge pour mineurs, c'est
parfois que l'abuseur est superbement armé
intellectuellement, maître d'un château-
fort bien barricadé : il faut donc y
regarder à deux fois avant de brandir comme une
épée de Damoclès la menace de la justice
pénale et avant de recourir à celle-ci.
Mieux vaut être raisonnablement certain
que ce ne sera pas l'ultime ratage, la
dernière espérance d'aide sociale pour
la victime et ses proches, espérance
appelée à être déçue une fois de plus
malgré toutes les promesses : avoir été
sodomisé deux cents fois par son beau-père
puis l'être à nouveau par le bras de la
loi qui, après nombre de préliminaires plus
ou moins traumatisants, déclare le
suspect intouchable ... ça laisse
des traces désespérantes ! On me fera sûrement
remarquer que, dans les grandes villes,
on peut alors toujours appeler l'un ou l'autre
psychothérapeute pour soigner le derrière
de l'enfant, une nouvelle fois lésé, en lui
expliquant que la loi ça fait du bien et
que c'est thérapeutique. Transposition presque
mot à mot du discours de l'abuseur à
propos de son pénis, quelque temps auparavant.
Est-ce que, à raisonner ainsi, je me représente
encore une place pour le système
répressif pénal ? Oui et toujours avec pas
mal de pain sur la planche. D'abord il
pourrait se consacrer de sa propre initiative
à traquer les réseaux commerciaux
d'exploitation en tous genres des mineurs, il
pourrait lutter contre la prostitution de
ceux-ci, et continuer à intervenir là où, hélas,
le sexe et le sang se mélangent.
Ensuite il aurait toujours à gérer les dénonciations
faites directement par des
particuliers, qui n'ont pas de permission à nous
demander à s'adresser à la police.
3. Niveau 3
Et puis, nous-même continuerons à demander l'aide du système pénal dans
certaines catégories de cas : là où le danger physique ou moral est le plus fort, par
exemple, dans le cadre des vraies et irréductibles perversions ; là où les adultes
incriminés restent ou sont évalués devoir
rester hostiles à toute idée d'aide ...
pour
peu, je le redis encore, que nous pensions
raisonnablement que les autorités
judiciaires auront de meilleurs résultats ...
Mais pour ceci, il faut qu'existent des indices matériels convergents, ou que
les autorités judiciaires adoptent une attitude plus déterminée par rapport à la
parole de l'enfant. J'y reviendrai à la fin de mon article, en évoquant le poids
donné à la SVA.
B. Une mobilisation des habitudes et objectifs de fonctionnement.
Néanmoins, cette mobilisation significative des attitudes sociales ne peut pas réussir
sans quelques changements si pas bouleversements des habitudes prises. En voici
quelques exemples importants :

- Il faut partiellement changer le contenu des
campagnes d'information destinées au
grand public, enfants inclus. Plutôt que :
« Parlez, ne restez pas seuls, puis hâtez-
vous de signaler ou de dénoncer et les méchants
seront punis » ... le maître slogan
sera plutôt : « Parlez, ne restez pas
seuls, demandez de l'aide à des adultes en qui
vous avez confiance ou/et aux professionnels
de l'enfance. En redressant tous
ensemble nos manches, nous espérons alors améliorer
la situation dans laquelle
vous souffrez injustement. Pour ce qui est du
signalement ou de la dénonciation, on
avisera, en fonction du service escompté ... Mais
pour progresser, nous aurons
besoin de toi, enfant-victime, qui doit te
protéger à la mesure de tes forces. On aura
besoin de tes proches ( non-abuseurs ) ;
on parlera à celui qui se conduit mal avec
toi. On aura peut-être même besoin de ton parrain,
de ton docteur de famille. Tous
pourront s'engager pour que tu sois mieux protégé, et
ta famille, plus heureuse ».

- Dans cet état d'esprit, les professionnels de
l'enfance et les soignants de première
ligne seront plus intensément sollicités. Se pose
donc le problème de compléments
de formation à leur intention.

- Sans doute aussi les équipes les plus spécialisées
devront-elles consacrer
davantage de temps et d'énergie aux intervenants
de première ligne pour les former,
les soutenir ou les superviser.
II. Méditation sur le thème du doute
Quelle que soit la qualité du travail des
intervenants, il n'est pas rare que l'on
aboutisse à une situation de doute profond
et non mobilisable. En voici quelques
exemples, en évoquant d'abord ceux où le doute est
partagé par tous :

- Tel préadolescent, suspect d'avoir été sodomisé,
prétend mordicus et de plus en
plus durement qu'il s'est blessé l'anus en jouant avec
une règle de bois.

- Tel enfant a révélé un abus mais l'on n'a
que sa parole et tant l'audition que
l'expertise médico-psychologique ramènent du pour et du contre.

- Dans le contexte d'une séparation parentale
difficile, une mère accuse son ex
d'attouchements sur leur petite fille de quatre
ans. Examinée avec délicatesse par un
psy compétent, l'enfant est plutôt convaincante
mais ... ( alternative : le premier
examen psychologique – ou la première audition – a lieu
huit semaines après la
révélation ; la fillette maintient ses accusations,
mais ... que vaut encore la parole
d'un tout-petit à deux mois d'intervalle ? )
Ailleurs, les psys peuvent être convaincus, - j'y
reviendrai tantôt en évoquant le
SVA – mais les magistrats, eux, restent hésitants ...
Mon idée est très simple :
ces situations
de doute, il faut les déclarer
explicitement puis les gérer comme telles,
indéfiniment ou jusqu'à ce que nous
soyons soit rassurés, soit convaincus que la maltraitance a existé.
Actuellement, il n'en va pas ainsi et les intervenants
tombent souvent dans un des
pièges que voici :

- L'escalade : on continue à vouloir « faire
cracher la vérité » via des interrogatoires
policiers qui se multiplient ou en allant
d'expertises en expertises avec des super-
vedettes universitaires à qui elles finissent
par être confiées ; malheureusement,
celles-ci n'ont pas toujours l'humilité de
reconnaître qu'elles ne percent pas mieux les
résistances que les autres, et il leur arrive
d'avancer des affirmations sans base
scientifique.

- L'effritement : on laisse « pourrir la
situation ». Enfants et familles disparaissent
dans la nature sans qu'on cherche vraiment à les
faire revenir ...

- Trancher sans preuves, comme si l'on
était certains. Malheureusement, côté
Tribunaux, on fait alors trop souvent
comme si les allégations de l'enfant étaient
certainement non fiables, avec toutes les conséquences
qui s'en suivent.
Instituer qu'il y a doute ? Je ne peux
pas décrire en détails toutes les applications
cliniques qui en découlent. Je vous renvoie
notamment à l'article « La fiabilité de la
parole de l'enfant » (
6)
. Je me limite à exposer quelques pistes :

- Reconnaître à voix haute et sereinement
l'état de doute, momentanément
irréductible, et partager cette reconnaissance
avec tous : les professionnels
impliqués, la supposée victime, le suspect et les
proches de l'enfant.

- Ajouter que, pendant une période indéterminée, on ne va plus chercher, en ordre
principal, à « faire éclater la vérité » ; on travaillera à la protection de l'enfant et au
bien-être commun, en référence au doute.

- Rappeler à chaque protagoniste l'importance de l'authenticité. Les faire réfléchir à
ce propos. Peser avec eux les risques et les avantages de celle-ci. Evoquer le
pouvoir destructeur du mensonge, etc ... Donc, « travailler » les ruses et
résistances, mais pour que les attitudes changent, pas pour piéger les gens par-
devers eux.

- Avec le suspect, écouter tout le désagrément qu'il affirme que lui crée l'insécurité
du doute. Ne pas lui permettre d'argumenter sans fin, pour continuer à montrer qu'il a
raison ; être néanmoins, à l'écoute d'éléments nouveaux, mais s'ils sont
indiscutablement concrets, « objectifs ».
L'inviter à beaucoup de prudence, de sorte que la partie de sa vie qu'il mènerait
encore en présence de la peut-être ex-victime soit
exempte de tout reproche.

- Avec les proches de l'enfant : les inviter à veiller
particulièrement sur celui-ci.

- Avec l'enfant, comme avec le suspect : écouter les désagréments de la situation ;
ne pas lui permettre de ressasser indéfiniment ses arguments passés ; être
néanmoins, à l'écoute d'éléments objectifs nouveaux.
L'inviter à se protéger du mieux qu'il peut et
réfléchir avec lui ( et ses proches ) à
quels sont les moyens de sa protection.

- Pour l'équipe psycho-sociale : ne pas permettre
que les choses s'effritent et qu'une
famille disparaisse dans la nature ; demander
éventuellement l'aide d'un magistrat de
la Jeunesse, mais en essayant d'obtenir de lui qu'il
ne recommence de nouveau pas tout à zéro.

- Pour un magistrat civil ( si les parents
se sont séparés et que le suspect est le
parent chez qui l'enfant ne vit pas habituellement,
par exemple le père ) : n'autoriser
des contacts avec le suspect que dans un milieu
bien protégé ( par exemple, dans
un centre espace-rencontre ) ; ne pas
faire violence sur l'enfant qui continuerait à
rejeter les visites, en référence à ses angoisses
et convictions !

- Pour le système pénal : prendre explicitement
ses décisions à l'égard du suspect
« au bénéfice du doute » Même si c'est
désagréable pour un suspect, en réalité
innocent, d'être acquitté au bénéfice du doute,
l'attitude qui consiste à acquitter sans
plus constitue, elle, une très grande injustice
face à l'enfant, et une protection
corporatiste injustifiable de l'ordre adulte.
Comme si l'enfant, ici, était parfaitement
insignifiant ou nécessairement menteur !
III. Deux problèmes cliniques
A. Les tout petits, avant l'âge de l'école primaire, n'ont souvent à leur disposition
qu'une parole bien fragile ou que leurs jeux pour révéler les maltraitances,
notamment les passages à l'acte sexuels opérés sur eux. D'autres fois, ils sont
suggestionnés par un parent, porteur de ses propres problèmes, qui veut leur faire
dire des choses sales qui n'existent pas !
Quoi qu'il en soit, il en résulte qu'ils sont
incontestablement les moins bien pris en
charge par nos équipements contemporains !
Scénario classique, on commence à
les soumettre à une tempête émotionnelle d'adultes,
puis ils se retrouvent trop tard
chez des professionnels théoriquement compétents,
puis tout s'effrite, il ne se passe
plus rien ou, sans autre preuve que leur
parole, le suspect est acquitté. Et en prime,
on accuse même de plus en plus le parent qui a
porté leur parole d'être
psychotoxique – aliénant – même s'il
ne l'est pas. Nous ne pouvons plus accepter
que ces toutes petites personnes passent de la
sorte aux oubliettes, en raison de
leur « insignifiance » et de leur
incapacité à se défendre efficacement.
Quelques suggestions :

- Bien les observer, les écouter et continuer
à écrire sur les techniques de recueil de
leurs révélations verbales et autres, et sur
l'analyse de la fiabilité du matériel qu'ils
exposent directement ou via leurs porte-parole.
On est encore très loin d'en savoir
assez !

- Donner une formation approfondie aux
professionnels candidats à travailler avec
eux. Dans une communauté géographique, prévoir
qu'environ tous les cinquante
kilomètres, il existera une antenne psycho-sociale
spécialisée pour les tout petits ;
elle pourrait être partie intégrante être des
équipes spécialisées déjà évoquées à
plusieurs reprises. Si les policiers, même bien
formés, ne connaissent pas les
techniques de travail avec les tout petits, les
diagnostics effectués dans ces
antennes devraient être validés judiciairement,
moyennant éventuellement vidéo-
cassette ou présence passive des policiers.

- S'engager à travailler très vite, endéans les
quarante-huit heures, pour prendre en
charge les révélations faites par un tout petit. Si
c'est chez un intervenant de
première ligne qu'il est accueilli dans l'urgence,
par exemple chez un pédiatre,
habituer ceux-ci à avoir à leur disposition
un enregistreur audio et à réaliser une
audio-cassette précoce, qui pourra constituer par
la suite un matériel très précieux.
B. Disposer d'une grille de référence qui analyse
correctement la fiabilité du discours
de l'enfant.
Ce devrait être une grille de référence
commune : ses grandes lignes devraient être
connues par les pédopsychiatres, les policiers
et les magistrats, les psychologues et
les autres professionnels susceptibles d'être
confrontés à une révélation d'abus ou
d'autre maltraitance. Quant au maniement détaillé
de la grille, il devrait être connu
par tous ceux qui réalisent des auditions ou des expertises.
Je pense en premier lieu à la SVA
québécoise ( Statement validity analysis ), validée
à partir de six ans, qui établit une probabilité
chiffrée quant à la fiabilité des dires de
l'enfant. Il ne s'agit certes pas de l'appliquer
comme une recette. Entrer en relation
avec l'enfant et s'efforcer de comprendre
sa personne et son contexte relationnel et
comment s'y inscrit sa révélation reste une
démarche essentielle pour le psy. Mais la
logique et les items du SVA peuvent l'inspirer,
ni plus, ni moins. Et pour les policiers
chargés des auditions ou pour les experts
l'usage de cet outil est encore plus central.
Je franchis hardiment un pas de plus :
lorsque le degré de probabilité du SVA est
haut, et que d'autres indices relationnels
vont dans le même sens, il me semble
éthique que les magistrats pénaux l'accueillent
à l'instar d'une preuve matérielle.
Tantôt, j'ai parlé du doute qui pouvait habiter
les magistrats, et de la nécessaire
précaution qui pourrait s'en suivre, en
référence à la possibilité d'innocence. Mais,
j'évoquais alors des situations de vrai
doute. Une SVA convaincante ne devrait pas
en constituer une : Les situations où
des experts ou des policiers compétents
amènent de fortes probabilités, notamment
en référence à la SVA, devraient être
perçues comme « beyond reasonable
doubt » et entraîner l'intime conviction des
magistrats comme celle des autres professionnels.
Notes
1. Psychiatre infanto-juvénile, docteur en psychologie, professeur
émérite à la Faculté de Médecine
de l'Université Catholique de Louvain.
Courriel :
jyhayez@uclouvain.be.
Site Web :
http://www.jeanyveshayez.net/
2. Voire, par les temps qui court, le mineur.
3. Je vous renvoie au dossier thématique « abus
sexuel », page
http://www.jeanyveshayez.net/t14-abus.htm sur
mon site
www.jeanyveshayez.net : j'y propose
une façon bine plus systémique de se
représenter les forces en présence lorsqu'il y a abus.
4. Voir sur mon site l'article
«
A propos de Victor Hissel ».
5. En Suisse vaudoise, c'est sans doute ici
qu'il faudrait repasser par un signalement volontairement
choisi par les équipes psychosociales déjà
à l'œuvre. Le SPF pourrait alors tenter de jouer de sa
seule autorité morale, ou s'adresserait à
des magistrats civils ou pour mineurs, sans qu'il soit déjà
question de pénalisation.
6. Hayez J.-Y.,
La fiabilité de la parole de
l'enfant, Enfance § psy, 2007.
Création le 13 février 2008.