Une introduction politique au texte de fond. Elle a
été diffusée à de très
nombreux exemplaires via mailing-lists :
Cher(e) ami (e),
RTL-TVI vient de me faire parvenir le DVD de l'émission Reporters du
08/03/08, consacrée aux enfants enfermés dans les centres pour étrangers.
C'est un document remarquablement bien fait sur le plan esthétique, mais
que vous recevez comme un coup de poing dans la figure : Impossible de le
regarder sans les larmes aux yeux, ni sans éprouver une grande honte.
Il y a deux semaines, la RTBF en avait fait autant, en ciblant un public
différent - les jeunes - via un News consacré à ce thème ; son émission était
tout aussi sensible et remarquable.
Dans un des émissions, on entendait le témoignage de deux jeunes Ouzbeks
de 10 et 12 ans, s'exprimant en un néerlandais parfait, raconter comment ils
avaient été raflés à la sortie de leur bus scolaire. Leurs parents avaient déjà
été emmenés et la police avait vidé leur maison. Tout cela après cinq ans de
bonne insertion sociale chez nous. Et le reporter n'a pas pu s'empêcher de
commenter, encore pudiquement, « On se croirait revenus à une autre
époque ». Oui, j'y ai pensé plus d'une fois, moi aussi, en écoutant le
témoignage de ces malheureux, à ces temps de barbarie où la conscience
collective était brouillée par la nuit et le brouillard.
Plusieurs hommes et femmes politiques sont réceptionnaires de ces
documents. J'espère que eux, comme vous, bougeront enfin
significativement.
Dans un gouvernement de coalition, il est normal de faire des compromis et
de trouver des situations d'équilibre sur de nombreux points : de BHV aux
intérêts notionnels en passant par les nuisances sonores de l'aéroport.
Mais ce n'est pas admissible là où on viole les droits de l'enfant et les
droits de l'homme, au détriment des plus pauvres de surcroît.
J'espère que l'on communiquera ce texte aux dirigeants des partis politiques
qui se disent démocratiques, tous partis confondus et également
responsables. Aussi longtemps qu'ils resteront passifs, aussi longtemps qu'ils
n'auront pas fait cesser radicalement ce scandale, qu'ils sachent qu'ils ont
droit à mon très profond mépris - une attitude très rare chez moi ! - et à ma
très grande colère. J'espère que vous vous unirez à moi pour le leur faire
savoir.
C'est parfaitement en leur pouvoir de faire changer les choses : pour exiger
ce changement, il suffit qu'ils arrêtent sur le champ de négocier pour la mise
en place d'un gouvernement qui, sinon, n'oserait pas regarder le pays dans
les yeux.
Et voici le texte à proprement parler sur l 'enfermement :
Introduction
Mon identité de psychiatre d'enfants et d'adolescents
m'amène à m'occuper centralement de mineurs d'âge. C'est
d'eux dont je vais parler, lorsqu'ils sont sans-papiers. N'en
déduisez néanmoins pas que je considère leur sort plus digne
d'intérêt que celui des adultes sans-papiers : il ne saurait y
avoir de prise de position éthique ni de justice sociale à deux
vitesses, en fonction de l'âge des personnes concernées.
Dans ce texte, je recours à la qualification « sans-papiers » parce
qu'elle est très parlante, même si elle n'est pas strictement exacte
sur le plan administratif à chaque étape du processus. Il désigne
les mineurs d'âge ou/et leurs familles, fuyant la pauvreté ou/et la
persécution dans leur propre pays et émigrant chez nous avec, au
mieux l'espoir d'y être officiellement accueillis, et au pire celui
de gagner du temps et d'y survivre vaille que vaille dans
l'illégalité pour une période indéterminable. On sait ce qu'il en
advient : un petit nombre finit par être régularisé, le plus souvent
au terme d'un parcours du combattant très éprouvant. Beaucoup
se trouvent en période d'attente longue et incertaine de cette
hypothétique régularisation, dans des centres ouverts ou ailleurs ;
d'autres nombreux aussi vivent dans l'illégalité au vu et su de la
communauté, espérant que l'épée de Damoclès de l'obligation de
quitter le territoire ne leur tombera pas trop vite dessus ; d'autres -
encore nombreux - vivent cachés dans la clandestinité : quelques-
uns sont parqués dans les centres fermés, capturés dès leur
tentative d'entrée en Belgique ou au terme de leur clandestinité,
sur base de critères qui, vus de loin, ont l'air bien aléatoires : ne
s'agit-il pas, fondamentalement, d'une opération de marketing
pour rassurer l'opinion publique sur la vigilance et la fermeté du
gouvernement ; beaucoup enfin finissent par être expulsés, dans
un contexte de pseudo soumission ou de violence,
individuellement ou collectivement.
Pour évoquer ces enfants sans-papiers, je me limiterai à parler de
leur enfermement, avec ou sans leur famille (lorsqu'ils arrivent
chez nous non-accompagnés).
Cette éventualité, la plus lourde et la plus inacceptable, concerne
régulièrement des enfants : ils sont parfois très jeunes, aux côtés
d'une maman seule ; parfois c'est une famille complète : la durée
de leur séjour est variable, mais a déjà atteint plusieurs mois.
Jusqu'en août 1999, ces enfants étaient abandonnés à leur sort
sans sollicitation particulière, avec un bout de terrain vague
entouré de barbelés pour taper la balle, et en prime, un avion qui
décolle toutes les soixante secondes à leurs oreilles. Après, sous la
pression des organismes de lutte pour les droits de l'homme et de
l'opinion publique, leur sort matériel s'est amélioré : quelques
jouets, de l'instruction ...
Que l'on n'en retrouve néanmoins pas trop vite la douce certitude
du devoir positif accompli ! En effet, ces mesures sociales
d'amélioration de leur vie quotidienne comportent le grand risque
d'assoupir les consciences, comme si le nécessaire avait été fait !
Comme si, maintenant, on avait le droit de se soumettre à ce qui
est le scandale de l'enfermement d'innocents enfants et adultes,
sans décision ni contrôle judiciaire, avec pour seul délit la couleur
de peau ! A quoi sert d'avoir mis sur pied tant de nobles
structures, de délégués généraux aux droits de l'enfant, jusqu'aux
juges de la Jeunesse, à quoi sert d'avoir délégué au pouvoir des
partis qui se disent progressistes s'ils disent ne savoir rien faire
pour empêcher cette atteinte aux droits de l'homme ?
Les germes de violence
Dans ces centres fermés, inévitablement le stress, la révolte
d'adultes désespérés et qui n'ont plus rien à perdre, les germes de
violence sont bien plus élevés que partout ailleurs tout comme
l'est aussi le manque de territoire personnel de vie et d'intimité.
Et donc le vécu d'insécurité des enfants est bien plus élevé, lui
aussi ; n'y sont-ils pas régulièrement exposés, par exemple, à des
expériences effrayantes comme : mutineries, bagarres physiques,
violences sexuelles, désespoirs plus ou moins affiché de leurs
parents ... Expériences effrayantes génératrices de syndrome de
stress post-traumatique qui peuvent être intenses et de longue
durée.
Mais surtout, l'expérience de l'injustice et de la toute-puissance
arbitraire de l'Etat atteint ici son paroxysme. L'enfant doit
assimiler l'incompréhensible, c'est-à-dire le fait qu'il est mis en
prison, lui et ses parents, sans avoir rien fait de mal : à cela
s'ajoute que les critères et les procédures de sortie sont aussi
illogiques que ceux d'entrée. Pas de chance à l'entrée et pour la
sortie, c'est aussi bien la roulette russe !
Comment n'en résulterait-il pas un sentiment d'infériorité et un
désespoir radicaux ? Avoir cinq ans et vivre en prison, sans
indication de durée, sans que papa et maman puissent expliquer
ou faire quelque chose ... passer indéfiniment du chaud au froid,
sans mot possible pour donner un sens ...
Comment n'en résulterait-il pas d'importants troubles de l'image
et de l'estime de soi ... et un doute sur la valeur des parents et de
la famille ? : « Qui suis-je ? Qu'ai-je fait de mal pour mériter
cela ? Où sont mes fautes et celles de mes parents ? ».
Comment n'en résulterait-il pas une appréciation erronée et
pessimiste sur ce qui est permis et défendu et, plus radicalement,
sur ce qui est Bien et Mal ... jusqu'à se sentir coupable de porter
son nom, d'avoir son histoire et la couleur de sa peau !
Conséquences à long terme : quelques-uns, résilients,
parviendront à cicatriser ce moment particulier d'expériences
pénibles et à se remettre debout.
Beaucoup en garderont un sentiment d'infériorité et une image
négative de l'autorité sociale, injuste et dont il faut toujours se
méfier.
Quelques-uns, peut-être les plus forts psychologiquement, verront
grandir en eux la haine et le désir de vengeance ... tout deviendra
alors possible, de la petite délinquance contre les nantis,
jusqu'aux kamikazes terroristes qui protestent de manière radicale
contre l'exclusion,... mais bah, de toutes façons, nous ne mettrons
pas en question et nous légitimerons encore notre rejet de
l'étranger pauvre... à partir de leurs actes de révolte.
Mes propositions, en contrepartie des pratiques actuelles
Il faut être réaliste : il restera inéluctable qu'une partie des
personnes qui entrent sans papiers dans notre pays, en ce inclus
des familles, n'y soient pas acceptées. Alors, comment réagir
quand même de manière plus positive ?
Comme tous les professionnels concernés, je demande que les
services administratifs ou judiciaires qui opèrent le fassent avec
diligence, dans une ambiance d'accueil des personnes, et avec des
critères qui soient clairs et généralisables. On reste très loin du
compte.
Même lorsqu'en travaillant ainsi, telle famille serait dans des
conditions d'expulsion, il faut admettre des exceptions, en
fonction de la simple « humanité ».
A mon sens, il est inconcevable qu'une famille pas en règle de
papiers, mais intégrée positivement depuis plus de trois ans dans
le tissu social d'un village ou d'un quartier soit encore expulsée :
à non sens, elle a « mérité » de rester en Belgique.
Il est scandaleux et écoeurant d'apprendre qu'un jeune biélorusse
de dix-sept ans, prêt à être adopté par la famille qui l'accueillait chaque
année dans le cadre de séjours « Tchernobyl » ait été expulsé
définitivement. Depuis lors, on a perdu toute trace de lui en
Biélorussie : sans le moindre lien familial, il doit végéter dans un
orphelinat d'État. Et la famille d'accueil a des ennuis judiciaires,
pour avoir aidé une résidence illégale en Belgique : à hurler de
bêtise ou d'inhumanité.
Il faut laisser libres, là où elles sont, sans enfermement, les
familles destinées à être expulsées, avec une surveillance policière
ou communale renforcée : à pratiquer de la sorte dans d'autres
pays, on a constaté que seuls quelques pourcents disparaissent
dans la clandestinité : les enfants, ici, constituent un formidable
facteur « limitant » qui rend très difficile de s'évanouir dans la
nature. Et ces quelques pourcents de perte à durée indéterminable,
est-ce vraiment un drame d'Etat ?
L'idée consternante des familles d'accueil
Enfin, une idée consternante commence à monter à l'esprit de
quelques hommes politiques : celle de confier les enfants à des
familles d'accueil pendant qu'on enferme leurs parents. Ici, le
remède est pire que le mal : c'est encore un peu moins pire de
laisser les enfants enfermés avec leurs parents. C'est de leurs
parents que ces enfants ont besoin : la convention des droits de
l'enfant proclame haut et fort le droit de principe à la famille
naturelle. Cette idée de famille d'accueil séparerait les enfants de
leurs parents, alors qu'une épée de Damoclès pend sous la tête de
ces parents (qui, par ailleurs n'ont rien fait de mal). Vous
imaginez d'ici l'angoisse cataclysmique que connaîtront ces
enfants, persuadés que leurs parents sont en danger loin d'eux et
qu'ils ne les reverront peut-être jamais.
Jean-Yves Hayez
Psychiatre infanto-juvénile
Docteur en psychologie,
Professeur émérite à la Faculté
de médecine de l'Université catholique de Louvain
Site web :
www.jeanyveshayez.net