« Ce que vous faites au plus petit des miens,
c'est à moi
que vous le faites » Matth., 25, 40.
L'HISTOIRE que va vous raconter Catherine Bonnet, son
histoire, est hallucinante. Sur le plan de sa carrière, cela
se termine très mal pour elle, car on l'a véritablement
étranglée. Heureusement deux rapporteurs du Haut
Commissariat aux Droits de l'Homme et une prise de
position positive de la World Psychiatric Association, en
juillet 2006, ont tout à fait confirmé la valeur de son
travail. Heureusement, le docteur Bonnet a eu
suffisamment de ressources en elle pour tenir debout et
continuer à croire qu'une vie engagée valait la peine
d'être vécue. Je connais suffisamment la personne et
l'honnêteté intellectuelle fondamentale de Catherine
Bonnet pour vous garantir que ce que vous allez lire est
tout à fait fiable : l'auteur ne souffre ni de dépression
chronique, qui aurait noirci en permanence son champ de
vision, ni de paranoïa galopante.
Elle a eu un très grand tort, quand même, qu'elle vous
raconte au début de son histoire : celui d'avoir écouté et
pris au sérieux de tous petits enfants qui se plaignaient
d'avoir été abusés sexuellement, avec leur vocabulaire
rudimentaire et leur mémoire fragile. Et d'avoir été
abusés pas par n'importe qui, mais par des personnes
très proches, souvent leur papa. Très proches, mais
aussi bien implantées socialement, respectables et
puissants. Hélas, pour cette fois, pas des papas bien
vulnérables, immigrés chômeurs et buveurs ... Après
avoir bien réfléchi à ce qu'elle avait entendu, n'écoutant
que sa conscience, Catherine Bonnet a signalé leur cas
aux autorités compétentes. Ce faisant, elle a d'ailleurs
été dans le sens de ce que la loi recommande aux
professionnels, mais non sans ambiguïtés, notamment
lorsqu'il s'agit de médecins. Ce n'est pas elle qui a instruit
les affaires, non, ni statué finalement sur le bien-fondé de
l'accusation; elle a tout simplement fait part de sa
conviction.
Eh bien, croyez-moi, cela ne se fait pas ! Les papas
qu'elle mettait en question n'ont pas voulu assumer
qu'après tout, elle tentait de protéger leurs enfants, la
cause des enfants, comme elle l'aurait fait - comme nous
devrions tous le faire ! - pour tout enfant évalué en
situation dangereuse, en demandant une enquête
judiciaire approfondie pour y voir plus clair. Ils ont voulu
faire d'elle une sorcière hystérique et mangeuse
d'homme. Et puisqu'ils étaient des gens habiles et
puissants, ils ont eu l'art de mener contre elle des
campagnes efficaces. Campagnes de presse. Mais surtout,
campagnes auprès de certaines institutions officielles.
L'ordre des médecins départemental a marché comme un
seul homme. Comme un seul homme, c'est vraiment le
cas de le dire : réaction machiste d'un club de messieurs
respectables et se sentant attaqués par procuration;
réaction de gens désinformés aussi : ce n'est pas une
femme, n'est-ce pas, qui pouvait se voir reconnu le droit de
s'arroger autant de pouvoir face à l'ordre masculin. Tous ces
chefs de service très dignes, qui n'ont jamais eu dans la tête
la moindre mauvaise pensée sexuelle, n'allaient quand
même pas accepter qu'une espèce de folle isolée dans son
coin accuse de si respectables papas !
Et bien, ils la persécutèrent : il n'y a pas d'autres mots ! Face
à elle, qui n'avait fait que suivre sa conscience et se
conformer à la loi, ils trouvèrent mille prétextes pour
considérer comme d'horribles crimes - bien plus graves que
l'abus sexuel ! - quelques maladresses dans la rédaction de
ses certificats.
Petit à petit, des gens comprirent quand même les injustices
qui s'abattaient sur Catherine Bonnet et se mirent à défendre
sa cause. Ce fut le cas de chefs de service de pédiatrie ou
de gynécologie ou de psys étrangers. Le Conseil national de
l'Ordre des médecins fit preuve d'une hauteur d'esprit et
d'une compréhension plus dignes. Mais trop tard pour sa
carrière. Et elle n'obtint jamais de ses pairs psys les plus
proches la solidarité claire qu'elle aurait méritée. Beaucoup
se conduisirent en couards, donneurs de leçons, peu dési-
reux de s'engager et de prendre des risques pour une
consoeur isolée et décriée.
Cette histoire est effrayante parce que, au-delà du cas
singulier de Catherine Bonnet, particulièrement persécutée
pour ses convictions, elle montre combien l'aide aux enfants
en difficulté reste aléatoire et risquée pour ceux qui s'y
engagent corps et âme.
Quand les tout petits se plaignent d'une maltraitance
physique ou sexuelle, ils devraient pouvoir être écoutés avec
respect, tranquillement, sans débordement émotionnel, puis
conduits très rapidement chez un spécialiste qui connaît bien
et les questions de maltraitance, et la psychologie des tout
petits. Des écoutants experts bien formés peuvent se forger
une conviction raisonnable, affirmative ou négative, pour plus
de la moitié des situations qui leur sont soumises rapidement.
Celle-ci se base sur l'analyse du discours de l'enfant, le
contexte de la production de celui-ci, et d'autres critères
encore.
Mais à supposer que ce travail ait été fait, que l'écoutant ait
l'intime conviction que tel petit enfant ait été maltraité ou
abusé et qu'il le signale à qui de droit, que croyez-vous qu'il va
advenir ? S'il n'y a pas de preuves matérielles concomitantes,
probablement rien du tout: le suspect et ses avocats feront
régner en maître l'idée qu'un petit enfant ne peut être que
fabulateur, sans mémoire ou suggestionné par des adultes
malveillants; une grande majorité de tribunaux pénaux
s'abriteront trop frileusement derrière le principe de
présomption d'innocence pour arrêter les investigations ou
innocenter les suspects : pour achever de les convaincre, les
avocats agiteront, ou se contenteront même de murmurer un
seul mot : « Outreau » à grands effets de manche : effet
garanti pendant les dix années à venir! Et rares seront les
juges pour mineurs qui prendront la responsabilité de penser
que l'enfant est quand même probablement en danger, et qu'il
vaudrait mieux contrôler efficacement ou suspendre, pour une
durée indéterminée les contacts avec le suspect. C'était déjà
le cas en 2004 ; après, l'affaire d'Outreau a été un désastre
dans ses deux étapes : celle où l'on s'est montré incompétent
pour décoder les limites de certains discours d'enfants et où
l'on a emprisonné à la légère des innocents; mais l'étape
retour encore plus, car elle a été exploitée de façon très
perverse par l'ordre adulte dans son ensemble ; celui-ci a fait
croire à tous, triomphalement, que les intervenants avaient
pour manie de sacraliser la parole des enfants alors que cette
parole valait bien peu de choses. Mensonge ! Utilisation
perverse d'un vrai drame pour semer injustement le doute sur
l'enfance ! Il ne faut jamais oublier que, pour la dizaine
d'adultes injustement accusés à Outreau et qui ont souffert de
façon inacceptable, il existe chaque année, en France et en
Belgique, des milliers de plaintes d'enfants très probablement
victimes qui ne sont pas prises au sérieux, traitées avec une
bureaucratie scandaleuse ou même pas entendues. Et le plus
haut magistrat de France (ou de Belgique) ne viendra jamais
leur présenter ses excuses, à ces petits !
Le cauchemar va parfois plus loin. Si un intervenant s'obstine
« à la Bonnet », le sort de celle-ci lui pend au nez: on ne met
pas impunément en question des institutions ou des adultes
puissants et respectables. Dans mon pays, en Belgique, le
niveau socioprofessionnel le plus élevé des gens dont je me
souviens qu'ils ont jamais été condamnés dans des histoires
de moeurs ou de maltraitance physique contre mineurs, ce
sont des curés ou des directeurs d'école primaires. Au-
dessus, virevolte un ballet de discrets coups de téléphone
dissuasifs qui s'échangent entre loges maçonniques, réseaux
catholiques ou beaux-frères de ministres et l'institution
policière ou judiciaire. Et il arrive que cela marche ... Tout au
plus l'un d'eux va-t-il soudainement se faire hospitaliser pour
soigner une dépression bien opportune et se faire oublier
quelques mois. Et il ne reste plus sur le carreau que des
enfants étiquetés comme fabulateurs - « à qui une
psychothérapie, ça ferait tellement de bien, vous ne
pensez pas, monsieur le Professeur ?» - ou alors, des
enfants pointés du doigt comme vicieux et avides de
vengeance ...
L'existence de ces forces de résistance énormes devrait nous
inviter instamment à ne pas rester seuls devant ces situations
tellement minées de partout : si nous en avons l'opportunité,
prenons une précaution et donnons-nous une force
supplémentaire, celle de travailler en équipe; trouvons-nous
une institution honnête - il en reste ! - prête à s'engager sans
lâcheté. Ce soutien de « frères et soeurs proches » en travail
peut s'avérer des plus précieux.
Alors ? Il n'y a pas de happy end facile, je l'annonçais au
début. Le combat entre le Bien et le Mal fait rage dans le
monde et en chacun de nous, et il nous faut choisir notre
camp. Si c'est celui de la protection des plus faibles, nous
connaîtrons régulièrement cette joie de voir leur sourire
revenu, face à une vie redevenue plus juste ; parfois, il nous
faudra nous contenter d'être à leurs côtés, impuissants à
changer leur sort mais ne les abandonnant pas à celui-ci.
Toujours, nous prendrons des risques qui nous éclateront
parfois à la figure. Souvenons-nous alors que Catherine
Bonnet et bien d'autres, connus ou anonymes, ont été
jusqu'au bout !
Jean-Yves HAYEZ
Professeur à l'Université catholique de Louvain
Premier Chef de service de psychiatrie infanto-juvénile
Cliniques universitaires Saint Luc de Bruxelles
Limal, ce 12/09/2006
- Notes. -
1. Je remercie le Professeur Jean-Yves Hayez pour son
soutien au cours de ces années et pour sa préface. De
nombreux articles sur la maltraitance sont disponibles sur
son site :
http://www.jeanyveshayez.net./