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1. L'évolution du contexte social
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Si je survole mes 35 ans de carrière, que d'eau a coulé
sous les ponts de la Belgique !

Certes, l'attitude générale de la société face à
l'adoption a conservé bien des dimensions stables : la
majorité des gens, tout comme les politiques sociales,
continuent à penser que l'adoption, c'est donner une
famille à un enfant en détresse. Plus rarement, en outre,
c'est une manière de solutionner des drames familiaux
- par exemple l'adoption intrafamiliale après décès
accidentel des parents -, ou encore une manière de régler
des questions financières de succession - via l'adoption
simple de personnes plus âgées. L'opinion publique
regarde cette pratique avec ce que j'appellerais « un rien
de bienveillance passive ». Je n'ai pas souvenance qu'il y
ait jamais eu de campagne pour promouvoir l'adoption. Et
le RTBF n'a plus consacré d'émission à l'adoption par un
couple hétéro depuis les années 1980.
Ce qui s'est mobilisé, en revanche, dans une partie encore
minoritaire de l'opinion publique, c'est qu'on peut adopter
pour donner un enfant à des adultes : un couple
homosexuel, par exemple. Dans cette perspective, il est
plutôt rare que l'on aille chercher un enfant en détresse.
On s'arrange artificiellement et activement pour qu'il soit
conçu et porté au bénéfice de ceux qui l'attendent. Aux
Etats-Unis, il est tout à fait légal de commercialiser ces
pratiques. Un couple de parents candidats fortuné achète
très cher l'ovule d'une egggiver, puis le ventre d'une mère
porteuse, avant de récolter le produit fini. Je ne sais pas
s'il est jetable au cas où il ne conviendrait pas. Quoi qu'il
en soit, nous devons nous préparer à l'augmentation du
nombre de ces enfants « fabriqués sur mesure » ;

ce qui s'est considérablement accru également, c'est la
volonté de contrôle des Etats sur le processus, autour de la
convention de La Haye et des législations nationales qui
s'en sont suivies. C'est dans l'ensemble une bonne chose,
encore que certains points de détails me laissent
perplexes : je ne suis pas certain, par exemple, qu'on
gagne à obliger des candidats à suivre des formations
préparatoires. En revanche, on gagnerait à étoffer le
nombre de professionnels spécialisés, bienveillants et
disponibles qui seraient au service des parents, surtout si
l'on s'oriente progressivement vers l'adoption d'enfants
plus difficiles.
Malheureusement, le contrôle de l'État ne permettra
jamais d'éradiquer les pratiques mafieuses ou les simples
passe-droits - quand on connaît très bien une vieille
religieuse d'un orphelinat de Calcutta, c'est toujours
intéressant ! - Internet facilite évidemment pas mal les
pratiques illégales ;

ce qui a beaucoup augmenté aussi, c'est le coût de
l'adoption internationale. Et donc, la proportion de parents
candidats ayant déjà des enfants naturels a diminué, de
même que l'accueil dans des familles nombreuses en
général. De même, l'adoption internationale, au moins
elle, reste largement l'apanage des classes aisées des
populations, avec un risque un peu accru d'attentes
culturelles excessives sur l'enfant ;

le nombre global des enfants candidats à l'adoption a
diminué à cause de la dénatalité dans le monde et d'une
plus grande banalisation de l'avortement. Jouent aussi,
jusqu'à un certain point, les politiques issues de la
convention de La Haye, encourageant les adoptions
nationales dans les pays émergents eux-mêmes. L'idée
du maintien de la famille naturelle à quasi tout prix, et
peut-être parfois une relative inertie des services
compétents, fait garder en pouponnière, en home
d'enfants, ou en famille d'accueil, des
enfants « nationaux » qui n'ont
pourtant et durablement plus ou presque plus
de contacts avec leurs parents biologiques.
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2. La sélection des parents candidats
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Appelons un chat un chat : c'est bien d'une sélection
qu'il s'agit, et elle est plus que jamais à l'ordre du jour. La
majorité des parents candidats à l'adoption en détestent
cordialement le principe, trouvant injustes d'être évalués là
où la société ne le fait pas pour la filiation naturelle.
Néanmoins, je pense que cette disposition sociale doit
tenir, parce qu'aucun enfant n'est la propriété de ses
parents et qu'ici la société, qui a hérité d'un enfant en
manque de parents, a l'opportunité d'évaluer l'adéquation
potentielle de cet enfant, souvent plus vulnérable, avec
des parents candidats à qui elle pourrait le confier
irrévocablement.
Néanmoins, il s'agit de faire cette sélection avec humilité
et fraternité, et avec beaucoup d'ouverture d'esprit.
Humilité et fraternité, car celui qui fait l'évaluation n'est en
rien d'une qualité supérieure à ceux qu'il évalue. Il est
porteur, lui aussi, de richesses et de manques ; mais il a
reçu une délégation sociale - ni plus, ni moins - pour
remplir correctement sa tâche.
Ouverture d'esprit ? Il n'a jamais été question de faire une
sélection tatillonne, où seuls seraient retenus quelques
valeurs et traits de personnalité plus ou moins conformes
à l'air ambiant. Dans le champ psychoaffectif, il s'agit
plutôt d'apprécier quelques dispositions fondamentales comme :

l'intérêt profond porté au projet par les parents candidats
et surtout par celui qui sera le « caregiver », la présence
quotidienne la plus effective. Pas toujours facile de
débusquer des pseudoadhésions conformistes, émises
pour ne pas contrarier le partenaire ou essayer de garder
ou de bloquer celui-ci au foyer ! Pas toujours facile, non,
mais tellement important ! (
1)

le fait d'avoir dépassé suffisamment bien des limites ou
des traumatismes de la vie, comme la stérilité, l'échec de
la procréation assistée ou la mort d'un enfant précédent.
Les avoir suffisamment cicatrisés pour que l'enfant que
l'on souhaite ne soit pas principalement le bouche-trou
d'une douleur ou d'une blessure narcissique trop lourde à
porter. Pour qu'il ne soit pas vécu comme un enfant de
seconde zone, en compensation médiocre d'un rêve de
parentalité qui s'est effondré ;

la capacité de pressentir et de respecter l'altérité de
l'enfant qui va venir. Rêver pour lui d'un destin positif,
certes, mais s'apprêter aussi à lui laisser suivre son
chemin de sujet original. A tout le moins, ne pas dénier les
possibles difficultés du parcours.
A travers mille indices, mille manières de fonctionner dans
le hic et nunc de l'interview, des équipes expérimentées
- et elles se doivent de l'être ! - peuvent approcher la
réponse vécue des candidats à ces quelques questions
fondamentales.
Vous remarquerez que, dans ma façon de présenter les
choses, je n'ai implicitement pas fait référence à l'adoption
par des célibataires : à mon sens, même si la loi l'autorise,
elle devrait rester exceptionnelle.
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3. Quelques données psychologiques, du côté de l'enfant
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L'enfant adopté n'est pas la chose de ses parents
adoptifs, mais un sujet humain autre qu'ils ont le projet
d'accueillir à part entière dans leur coeur et dans leur
famille. Du côté des parents, un processus intrapsychique
d'adoption, la vraie, l'intime, qui est spirituelle et affective,
doit donc se mettre en route et grandir autour de leurs
premières confrontations physiques et de l'arrivée de
l'enfant dans leur foyer. C'est ce qui se passe dans la
majorité des cas (
2)
[
3]
, mais pas toujours. Ces rares vécus
de rejet sont évidemment très difficiles à communiquer,
entre autres à cause du regard social. Néanmoins, on
éviterait parfois de terribles et durables drames ultérieurs
si les parents profitaient de la période d'accueil, avant les
signatures officielles qui installent une filiation irréversible,
pour faire ce que l'on pourrait appeler ici une « révision
déchirante » de leur projet (
3).
Et cela, en veillant aux
intérêts de l'enfant que, bien sûr, il ne s'agit pas de
renvoyer sans autre forme de procès vers ses terres
d'origine, souvent misérables.
La réciproque est vraie. L'enfant adopté lui aussi doit se
voir reconnu le droit de s'attacher suffisamment bien à sa
famille adoptive, ou d'en être incapable ou non désireux.
Ce mouvement intime tiendra à la fois à son éventuelle
problématique affective et aux choix de sa liberté
intérieure. Pour les plus âgés de ces enfants, quand ils ne
sont encore que candidats, des examens psychologiques
et même une interpellation directe délicate pourraient
amener des hypothèses probabilistes plausibles à ce
propos. Et après l'arrivée au foyer des parents toujours
candidats adoptifs, les quelques premiers mois de vie
commune devraient aussi apporter leur part de réponse.
Pour la suite, ou pourrait raisonner comme je viens de le
faire à propos des parents (
4).
Cela dit, restons
raisonnablement optimistes, dans la majorité des cas,
l'attachement réciproque parents-enfants se fait, même
entaché de problèmes de comportement dans le chef de
celui-ci, et d'autres types de problème, comme des
attentes illusoires ou la peur d'être trop autoritaires, dans
le chef des parents. Mais même dans ce contexte où ça
va suffisamment bien, il n'est pas inutile que les parents
adoptifs, ou d'autres adultes, disent et redisent à l'enfant
adopté qu'il n'a aucune dette objective à leur égard ; eux
ont désiré l'accueillir parce que ça les amenait à se sentir
plus heureux, plus en paix avec leur projet de vie à eux,
eux les premiers ; et si ça se passe bien, c'est entre autres
parce que lui, l'enfant ou l'adolescent, a également décidé
librement de les adopter et de les
aimer. [
2]
(
5)
;

quels sont les principaux problèmes de vie susceptibles
d'être vécus chez les enfants et les adolescents adoptés
suite aux conditions sociales défavorables de leurs
origines ? En voici cinq catégories :

o l'enfant est inévitablement porteur de traumatismes
précoces ; même lorsqu'il n'a pas été négligé ou maltraité,
même lorsqu'il n'a pas vécu des scènes effrayantes, il a
toujours vécu une - ou plus souvent plusieurs - vraie(s)
perte(s) irréversible(s) de personnes importantes ; l'arrivée
chez ses parents adoptifs, par exemple, constitue le plus
souvent (
6)
une perte radicale des repères et des liens
affectifs précédents. Ce qu'il vit à ce propos, les traces
qu'il en conserve, constituent souvent la source de
troubles variés du comportement, qui s'expriment plus ou
moins vite, fort et durablement [
5]
. Les enfants y
dégorgent les sources d'angoisse de leur passé ; ils y
expriment leur insécurité, leur difficulté à avoir vraiment
confiance dans les promesses d'amour des adultes, ou
encore leur agressivité face à ces nouveaux adultes qui
ont eu la puissance de les prendre là où ils étaient. Souvent,
la compréhension émanant des parents adoptifs,
leur patience et leur bon niveau de tolérance, couplée à
de la fermeté autour de quelques limites essentielles,
permettront que ces blessures cicatrisent en tout ou en
partie. Il faudra néanmoins accepter que quelques enfants
restent des écorchés hypersensibles ;

o de petits ou grands déficits dans l'équipement
intellectuel, sensoriel, psychomoteur ou affectif sont plus
fréquents chez les enfants adoptés, surtout s'ils sont à
besoins spéciaux, que chez les autres. C'est la
conséquence des mauvaises conditions de vie précoces qu'ils
ont endurées ; l'amour et les stimulations de leur nouvelle
famille ne sont pas toujours en mesure de combler ces
manques ; au contraire, en matière de stimulations,
l'excès nuit régulièrement au bien. L'expression de ces
déficits peut donc s'avérer de plus en plus gênante au fur
et à mesure que l'enfant grandit [
6]
. Certains, par
exemple, manquent de pétillance, de créativité, de capacité à
avoir un projet autonome. Ils s'installent dans la
dépendance et la passivité -
il faut
tout faire pour eux, entend-on
les parents dire -, non par mauvaise volonté, mais parce
que, dans leur cerveau, suite à une ambiance
d'hypostimulation, des circuits associatifs n'ont pas pu se
développer au bon moment.
Certaines familles ne tolèrent pas ces faibles rendements
et harcèlent l'enfant bien au-delà de ses moyens ; celui-ci
finit par s'opposer plus ou moins ouvertement à ce qu'il
ressent comme une injustice ; ayant une image négative
de lui, cela peut le conduire, surtout à partir de
l'adolescence, à
frimer via toutes sortes de conduites
antisociales, jusqu'à la rupture du lien. Je le redis donc,
dans un certain nombre de cas, il faut aider les parents
adoptifs à faire le deuil de ce que l'enfant n'a pas et à le
valoriser pour ce qu'il a (
7)
;

o tôt ou tard l'enfant, qui écoute, observe ce qui se passe
autour de lui et réfléchit, enregistre la différence
essentielle entre lui et beaucoup de ses copains ; dans
son psychisme, il met progressivement en place une
histoire, son histoire telle qu'il se la représente, et qui
répond à l'énigme du pourquoi, en fonction plus de sa
subjectivité que de ce qu'on lui a raconté.
Malheureusement, il se fait le plus souvent des idées
noires quant à ce pourquoi :
je ne valais rien et on m'a
viré ; mes parents biologiques sont des salauds pour m'avoir
viré, moi qui valais quelque chose ; mes parents adoptifs
m'ont volé ... ma vraie famille me recherche et en plus ce
sont des maharadjahs : voici, en résumé, trois thèmes
parmi les plus fréquents, aux antipodes de l'image
d'Épinal que ses parents adoptifs essaient de lui vendre
( ta maman du ventre, pauvre mais digne, t'a donné par
amour à des braves gens qui passaient justement par là,
nous, tes parents de coeur ).
Ces romans noirs écrits par l'enfant sont à l'origine de
comportements perturbés eux aussi, du moins quand il y
pense plus intensément comme, par exemple, au début
de l'adolescence. Ces comportements difficiles laissent
transparaître sa mauvaise estime de soi et son
négativisme, son insécurité et son besoin de procéder à
des tests sur la fidélité dans l'amour. Il y a aussi ses
doutes sur l'intention des autres, sa peur de la puissance
de ses parents adoptifs, - qui peut vraiment lui garantir
que ce qui lui est arrivé un jour ne se reproduira pas ? -
son agressivité face aux adultes lâcheurs ou voleurs. Ici
aussi, accueil continué, patience et tolérance non
démissionnaires peuvent finir par faire douter l'enfant de la
valeur de ses propres théories noires. S'y ajoute bien sûr
le dialogue sur l'adoption - par petits bouts qui s'étalent
dans la durée. Les parents devraient en expliquer la
raison d'être, en termes authentiques, je l'ai déjà dit
( Pas
de dette - nous désirions un enfant pour être plus
heureux ). Ils devraient également construire un savoir
commun sur l'histoire de l'enfant : qu'est-ce que celui-ci en
sait ou en imagine ? Qu'est-ce qu'ils en savent eux, sans
entrer nécessairement dans tous les détails d'un possible
sordide ? Et s'il persiste des zones d'ignorance, qu'est-ce
qu'on peut imaginer pour les remplir ? Mais redisons-le, ce
sont surtout les actes d'investissement, patiemment
répétés, qui finissent par apprivoiser beaucoup d'enfants
et par leur montrer qu'ils ne sont ni inférieurs aux autres,
ni dans de mauvaises mains ;

o tous les vrais adolescents se reconstruisent une identité
nouvelle, en prenant quelques distances par rapport à
leurs parents. Ils l'affichent plus ou moins ostensiblement
via des signes, des croyances ou des valeurs qui ne
plaisent pas toujours à ceux-ci. Pourtant, à la fin de leur
adolescence, on constate souvent que, s'il y a du neuf en
eux, il existe aussi la perpétuation de quelque chose du
style de vie et des valeurs de leur famille, le plus précieux
parfois, qu'ils n'ont pas renié.
Pour nombre d'adolescents adoptés, la phase de prise de
distance des parents adoptifs, de réaffirmation de leur
liberté et de recréation d'un nouveau Soi, se fait en
empruntant des références à leur premier monde de vie.
S'ils n'en connaissent pas grand-chose, ils inventent, en
fonction de ce que leur indique l'histoire de vie qu'ils se
racontent. II ne s'agit pas toujours de choses mineures,
comme le choix d'un vêtement. Des ruptures scolaires,
des réorientations professionnelles, des choix
sentimentaux inattendus peuvent s'expliquer à partir de là.
Je dis bien « peuvent ». Pour en être plus sûrs, il faudrait
que l'adolescent ait accès au plus intime de ses
motivations, comme on le voit parfois dans des
psychothérapies profondes. « Peuvent », parce qu'il ne
faut pas non plus réduire l'adolescent à son vécu autour
de son adoption. Un certain nombre de ses choix
différents, c'est aussi pour faire de la libre
expérimentation, ou pour faire comme les copains. Les
adolescents qui n'en ont vraiment
rien à cirer, de leur
passé d'adopté, ça existe aussi ... tiens, peut-être un peu
plus dans les familles adoptives ouvertes, où ça ferait
tellement plaisir aux parents adoptifs que l'ado se
reconnaisse une racine hindoue ou colombienne.
Décidément, rien n'est jamais simple au monde des ados !

o La cinquième catégorie de problèmes est heureusement
rare, mais réellement préoccupante. Il
s'agit de la non-greffe ou du rejet
progressif du greffon. La responsabilité
en revient principalement soit à l'enfant - souvent devenu
adolescent - soit aux parents, soit aux deux. Alors, la vie
quotidienne peut se transformer en enfer, avec d'énormes
troubles du comportement. Pas question pourtant de
renier un lien de filiation irréversible ! Les jeunes adoptés
devraient pouvoir bénéficier de toutes les mesures
sociales ou thérapeutiques de mise à distance accessibles
à tous les jeunes et à leurs familles en situation analogue.
Malheureusement, l'expérience montre que si l'on pense
plus vite à ce genre de mesures pour l'enfant adopté,
l'application de l'idée, elle, est moins
fréquente [
1]
[
4]
(
8)
;

et la nouvelle vague des enfants adoptés fabriqués sur
mesure ?
On a trop peu de recul pour évaluer précisément les
répercussions de leur statut très particulier sur leur
développement psychique. Je me hasarde donc
prudemment à faire les hypothèses que voici :

o ce sont des enfants très attendus, qui seront très
probablement choyés, et objets d'une éducation vigilante ;

o en contrepartie, les risques spécifiques pourraient être
les suivants :

- si d'aventure on se dirigeait vers une sélection génétique
active visant à installer chez l'enfant des caractéristiques
positives précises, comme, par exemple, le degré de son
intelligence, il me semble que les parents exerceraient de
la sorte une volonté de puissance excessive contre les
hasards de la vie. Par la suite, il est probable qu'ils
auraient des attentes fortes, encore moins réalistes que
celles de tous les autres parents. L'enfant aurait l'intuition
ou la connaissance de tout cela, et plus probablement
qu'un autre, il pourrait se révolter ou se déprimer s'il ne
correspond pas aux attentes pesant sur lui, ou alors croire
lui aussi qu'il est un surhomme sélectionné et exceptionnel ;

- le sentiment d'une dette, avec tout ce qu'il a d'intolérable
serait également bien fort si l'enfant découvrait un jour
qu'il a été acheté comme une marchandise précieuse,
avec ou sans sélection génétique en prime. Peu probable
en Europe, me direz-vous, où l'on n'est pas prêt de
commercialiser la circulation des produits et organes
humains et encore moins celle des personnes ? Non, bien
sûr, à un niveau légal. Mais nous avons déjà connu de
douloureux problèmes avec des mères porteuses
rémunérées. Les paillettes de sperme peuvent s'acheter
sans difficulté sur Internet. Et il y a toutes les mafias
internationales ;

o ce qui nous amène à parler du risque suivant : l'arrivée
de quelques enfants s'entoure de secrets sordides,
honteux : par exemple, ils ont été arrachés à leur famille
d'origine et vendus par quelque groupe mafieux, et les
parents adoptifs en devinent passablement quelque
chose. Ces enfants n'ont donc pas échappé à des
traumatismes relationnels précoces. Et puis, pas facile
d'aimer sereinement, en le regardant dans les yeux et en
lui inculquant des valeurs, l'enfant que par exemple, on a
volé ou obtenu à l'arraché au terme d'une sorte de
jugement de Salomon avec la mère porteuse. Par ailleurs,
un certain nombre de secrets s'éventent et l'enfant, mis au
parfum, peut être tout à fait abattu par ce qu'il apprend sur
ses origines, et perdre définitivement confiance dans des
parents qui l'ont bel et bien trompé.

o à côté des secrets les plus scandaleux, certaines
fantaisies acrobatiques qui font la nique aux lois naturelles
de la vie, ne sont pas tristes non plus et pas facile à gérer
émotionnellement, ni pour l'enfant, ni par l'adulte. Quand
deux homosexuels masculins mélangent leur sperme pour
inséminer une copine lesbienne, et récupérer en retour
l'enfant attendu par ses deux papas, bien sûrs d'avoir fait
tout ce qu'il faut pour gommer les différences entre eux,
est-ce si sécurisant ? Et si, au nom de motivations
prosélytes, ils expliquent tous les détails de son origine à
l'enfant, est-ce si sûr que c'est gérable par lui ?

o Enfin,
last but not least, la fabrication sur mesure peut
faire arriver l'enfant dans des constellations familiales qui,
à mon sens, n'ont pas la même valence positive que la
bonne vieille structure « homme + femme qui s'aiment
bien et témoignent dans le quotidien de leur
complémentarité sexuée, et de l'égale importance de
principe qu'ils reconnaissent à chaque sexe ». Aussi, je
continue à émettre des réserves à propos de l'adoption en
milieu homosexuel pur, où ne saurait pas exister ce
témoignage sur la complémentarité au coeur de la
relation, et où, en plus, on a introduit ce bouleversement
anthropologique symbolique majeur de déclarer que l'on
peut être enfant ou de deux papas ou de deux
mamans (
9).
On ne rappellera donc jamais assez que l'adoption, c'est
donner une famille à un enfant qui en a besoin et pas
donner, ni a fortiori fabriquer, un enfant pour des adultes
qui en ont envie. Il n'y a pas un droit à l'enfant, mais bien
un devoir de solidarité sociale à l'égard d'enfants en
grande souffrance.