Editorial du Pr Jean-Yves Hayez, Psychiatre
infanto juvénile, responsable de l’Unité de
pédopsychiatrie aux cliniques universitaires Saint-Luc
(Bruxelles)
Une curieuse pratique a vu le jour
dans quelques écoles belges d’enseignement secondaire :
en plein cours, dans une classe d’aînés, la porte
s’ouvre soudainement et la brigade des stupéfiants fait
son entrée, dans le plus pur style hollywoodien : trois
policiers, un chien pisteur, et le directeur de
l’établissement un peu en retrait. Sidération des ados,
et parfois même du prof, pas toujours mis au parfum !
Commence alors la chasse au cannabis and co, dont les
résultats sont plus ou moins fructueux et suivis de
sanctions disciplinaires et judiciaires. Il est bien
rare, néanmoins, qu’un « gros poisson » - type le jeune
« héros » du film American Beauty – soit pris dans ce
genre de filet !
Cette pratique me choque : elle s’inscrit dans
d’illusoires politiques sécuritaires qui désignent et
traquent les boucs-émissaires les plus vulnérables.
Que l’on me comprenne bien : je ne suis pas de ceux
qui nient les problèmes liés au cannabis et proposent
d’en libéraliser l’usage. Cet éditorial n’étant pas
destiné à discuter de ces problèmes, je me limiterai à
rappeler que sur cent jeunes qui en fument, 10 à 15 %
deviendront de gros consommateurs, avec nombre de
problèmes scolaires, d’insertion sociale et de petite
délinquance liés.
Néanmoins, je refuse l’idée de répondre à la violence
de la transgression par celle des chiens à l’école.
Cette collusion des enseignants et des policiers est
contre nature ; sauf grave délit qui s’y commettrait
directement, l’école devrait constituer un havre, un «
troisième milieu » consacré à l’étude, à la
communication et à l’apprentissage de la citoyenneté. Y
faire entrer, matériellement et symboliquement, un
Sur-Moi aussi fort que le policier et son chien, c’est
semer de la crainte puérile plutôt qu’une paix propice
au dialogue et à la réflexion.
Que croyez-vous qu’il va résulter de cette intrusion
policière ? Pour beaucoup d’ados « normaux », elle
constitue un moment traumatisant : « Oh oui, c’est donc
vrai, le petit doigt de papa et de maman sait nous
rattraper partout et tout connaître de nos
masturbations, petites tromperies et autres
transgressions ? » Pourtant pour gagner en confiance en
soi, il est bon de vivre que quelques transgressions
restent ignorées et impunies ! Si, sous l’emprise de la
crainte, l’un ou l’autre petit consommateur renonce à sa
consommation, c’est un peu comme le gosse qui arrête
d’être énurétique parce qu’on l’a vraiment menacé de
couper son zizi. Et les gros consommateurs, pensez-vous
que leur addiction se sera mobilisée d’un pouce ? Que
nenni ! Mais ils seront sans doute plus prudents
quelques temps, amèneront moins d’herbe à l’école , qui
pourra donc dire aux parents : « Regardez, chez nous,
pas de drogue … confiez-nous vos jeunes. » Et si, dans
la classe, il y en avait l’un ou l’autre plus perturbé,
plus psychopatique, sa haine du système n’en fera que
grandir.
Alors, rentrez vos chiens, messieurs les éducateurs
et policiers, et continuez à parler avec authenticité
aux adolescents que vous accompagnez
!
L'éditorial ne reflète pas forcément l'avis
de la Direction et de l'équipe
IDE.