mardi, 4 juillet 2006, 9h07 Stacy et Nathalie : les gens s'interrogent Sur le Pont des Bayards, à Liège, près de l'endroit où on a retrouvé les corps de Stacy (7 ans) et Nathalie (11 ans), la population vient rendre hommage aux deux petites filles. Les gens s'interrogent. Aurions-nous pu l'empêcher? Comment se fait-il que l'homme qu'on a arrêté avait été relâché et laissé sans surveillance ni encadrement? Devant les fleurs et les peluches, quelqu'un dit qu'à son avis les parents n'auraient pas dû rester si tard au café avec les enfants. «Ne dites pas ça, répond une maman. Ca peut arriver à chacun d'entre nous. Moi aussi j'ai fait la fête ce jour-là jusqu'à deux heures du matin.» Mais que faire pour que ça n'arrive plus? Agir au niveau des parents ou de la société? Alice Bernard
Le professeur Jean-Yves Hayez (UCL), suit le dossier depuis Julie et Melissa Comment protéger les enfants?La mort de Stacy et Nathalie a fait ressurgir des questions. Quel sort réserver aux pédophiles? Et surtout, comment protéger les enfants? Les réponses de Jean-Yves Hayez, psychiatre pour enfants. D'où vient la pédophilie? Peut-on en «guérir»?
D'autres pédophiles, moins nombreux, sont des gens qui présentent des troubles de la personnalité. Cela n'a rien à voir avec les remous de la vie ou l'immaturité. Ces personnes sont un danger potentiel permanent. Le psychopathe, par exemple, est obsédé par son besoin de narguer et de défier la loi, de montrer qu'il est au-dessus. Cela peut donc l'entraîner à massacrer quelqu'un. Le pervers sexuel est un obsédé du sexe, qui ne cherche aucun véritable échange dans la relation. Ceux-là, on ne peut jamais dire, même si on pratique une thérapie intensive, qu'ils sont guéris. Le risque de récidive est beaucoup trop grand. Même s'ils pensent avoir changé, ils restent comme des bombes à retardement: on ne sait jamais si elles vont exploser, et quand. C'est un vrai problème de société.
Quelles sont les conditions nécessaires pour diminuer la probabilité de récidive? Jean-Yves Hayez. La plupart des pays ne mettent pas assez de moyens pour faire face à ce problème. Car ça coûte cher et le résultat n'est pas garanti. C'est au Canada qu'ils sont apparemment le plus loin. Pour les grands délinquants sexuels, il existe une grande offre de thérapies psychologiques, pratiquées en prison. Le thérapeute n'est pas complètement sous secret professionnel: il peut dévoiler certains éléments qui influencent la décision de libération ou pas. Chez nous, la Région wallonne a pris quelques initiatives, mais c'est largement insuffisant, et pas du tout coordonné. On va probablement encore faire quelques nouvelles règles ou propositions de loi et débloquer un peu d'argent, mais il n'y aura pas de vrai choix de société. Quel devrait être ce choix de société? Jean-Yves Hayez. En tant que citoyen, je trouve qu'un type qui a tué un enfant, dans un cadre sexuel, mérite la prison à vie. Des cas comme ça, il n'y en a pas beaucoup. C'est un raisonnement à l'américaine, je sais bien, mais c'est la seule façon de vraiment empêcher la récidive. Pour ceux qui ont commis un viol d'enfant sans aller jusqu'au meurtre, il faut de lourdes peines de prison, dont trois quarts ou quatre cinquièmes devraient être incompressibles. Durant leur séjour en prison, il faut leur donner un traitement de qualité. Si on l'avait fait, on aurait peut-être pu éviter les récidives de gars comme Dutroux ou Derochette. Et quand ils sortent, il faut combiner trois choses: continuer le traitement psycho-thérapeutique, exiger une certaine insertion sociale par le travail ou le séjour en maison communautaire (pour éviter l'isolement), et organiser une forte surveillance policière active, y compris avec des filatures et des visites à l'improviste. Que peuvent faire les parents? Comment apprendre aux enfants à réagir face à un pédophile? Jean-Yves Hayez. Il est possible de prévenir beaucoup de risques. Les parents peuvent tout d'abord ouvrir leur enfant à la socialisation, aux contacts avec la société dans son ensemble. Ce n'est jamais sans épines, et l'enfant doit le savoir. L'objectif est qu'il se sente à l'aise, lucide. Tout cela reste un pari, car le risque zéro n'existe pas. Certains risques (très rares) sont imprévisibles. Quand Fourniret a enlevé Elisabeth Brichet, il était en voiture avec une femme et un bébé, et ils ont demandé à la petite si elle pouvait les guider jusque chez un médecin. N'importe quel enfant serait probablement tombé dans le piège. On peut aussi augmenter les capacités de l'enfant à éviter le risque. Le mieux est de partir de ses idées spontanées. Lors d'une émission «Bla-bla» sur la RTBF, j'ai demandé à cinq enfants ce qu'ils feraient si quelqu'un les attaquait. Ils avaient tous des idées. Il faut alors les encourager, par des jeux de rôle par exemple, leur apprendre à jouer en groupe, à ne pas fréquenter les endroits isolés. Leur lucidité augmente alors beaucoup. L'enfant peut également augmenter son pouvoir de dire non, ses capacités de défense. Combien de fois par semaine un enfant peut-il dire non à la maison? Sans qu'il devienne pour autant ce qu'on appelle un «enfant-roi», dans mille petites circonstances de la vie, l'enfant peut se préparer à se faire respecter. Et, pourquoi pas, on peut lui apprendre certaines techniques de self-défense élémentaire. Cela pourrait-il se faire à l'école? Jean-Yves Hayez. On demande déjà beaucoup à l'école. Je verrais plutôt des ateliers le mercredi après-midi, organisés par des maisons de jeunes, par exemple. Ce sont à mon avis les parents et la société qui doivent prendre cela en charge. La vigilance des parents est primordiale. A chacun de prendre ses responsabilités, de réfléchir chaque fois qu'on laisse les enfants sortir seuls. De plus en plus de familles connaissent une situation socio-économique difficile. Cela joue-t-il un rôle? Jean-Yves Hayez. Nous vivons dans une société où la disponibilité des parents, leur présence envers leurs enfants, tant en quantité qu'en qualité, diminue. Une société consumériste, qui favorise l'individualisme. Il y a moins de sollicitude de la part des adultes envers les gens en difficultés. Il faudrait réapprendre cette sollicitude envers les plus fragiles de la société, entre autres les enfants. * Plus d'info: http://www.jeanyveshayez.net/ Dans un pays réputé riche, pourquoi tant de violence?
Auteur d'un des portraits de Stacy diffusé dans le monde entier, le photographe de Solidaire, Antonio Gomez Garcia, est bouleversé. Lui aussi vit dans le quartier où tout s'est passé. Les deux petites filles ont disparu le 9 juin, le soir de la braderie commerciale, une des nombreuses animations organisées tout au long de l'année par les associations du quartier Saint-Léonard. «Saint-Léonard est en effet un quartier bien vivant, explique Antonio Gomez Garcia. Il s'y passe toujours quelque chose. La photo diffusée par la presse date de la fête "Saint-Léonard en couleurs", en juin 2005. J'y ai rencontré Thierry Lemmens, le papa de Stacy, à l'occasion d'un atelier organisé avec les Ateliers d'art contemporain. Le projet était une série "photomaton" où les habitants pouvaient se faire tirer le portrait avec une pancarte "Saint-Léonard, c'est...". Le papa de Stacy avait écrit sur sa pancarte "J'aime ce quartier et surtout la femme qui y habite (l'étoile qu'elle m'a donné)". Il a ensuite amené toute sa famille pour un portrait complet.» Le quartier Saint-Léonard est présenté partout comme «populaire». Pour vous, qu'est-ce que ça signifie? Antonio Gomez Garcia. Partout dans le quartier, on voit les traces de son passé industriel: fonderies, ateliers liés à l'armurerie, la mine, la gare Vivegnis où arrivaient les immigrés italiens... 47 nationalités différentes cohabitent dans le quartier, mais sans ghettos, tout est mélangé. Saint-Léonard est le quartier qui, je pense, compte le plus d'associations au mètre carré: culturelles, liées au pays d'origine, services et aides en tous genres,... Il existe une maison des jeunes depuis bientôt 30 ans. Nico Cue, aujourd'hui président de la centrale wallonne des métallurgistes FGTB, y a débuté comme animateur. Il y a aussi les différentes associations progressistes et communistes. Le Carlo Levi des Italiens, les clubs Garcia Lorca des Espagnols, le siège liégeois du parti communiste et, depuis dix ans, celui du PTB. Populaire, ça veut dire aussi qu'une majorité des habitants ont des petits, voire très petits revenus. Et pour certains, les difficultés économiques entraînent des difficultés psychologiques. De nombreuses associations s'occupent donc des problèmes d'assuétude, de santé mentale, de planning familial. Le travail de longue haleine mené par toutes ces associations a réussi à impulser une vie en commun des habitants. Et la Ville de Liège a fini par se sentir obligée de prendre des initiatives de rénovation et de réhabilitation. L'exemple le plus visible en est l'esplanade Saint-Léonard, à l'entrée du quartier.
Antonio Gomez Garcia. Saint-Léonard est un quartier où, lors des fêtes et braderies, les parents se sentent tranquilles, parce que tout le monde sait que les associations organisent beaucoup d'activités pour les enfants et que tout le monde regarde aux enfants de tout le monde. Il n'est donc pas anormal de voir beaucoup d'enfants courir dehors. Le problème n'est pas les parents, comme certains voudraient le faire croire. Le problème est ce monde dans lequel on vit, qui fait qu'on doit tout le temps surveiller qu'il n'arrive rien aux enfants. La mort de Nathalie et Stacy arrive après celle de Joe à Bruxelles, Luna et Oulematou à Anvers, un SDF à Marche Il y a de plus en plus de violence. Pourquoi? Voilà la vraie question. Pourquoi, dans un pays réputé riche, assiste-t-on aujourd'hui à une telle déferlante de violence? Ce n'est pas innocent, quand on voit que les rapports économiques deviennent une véritable jungle. Quand Arcelor parle de «prédateurs» et «d'offre de rachat hostile, rien d'étonnant à ce que certains comportements humains suivent. Vous venez également de terminer un documentaire sur le quartier. Pouvez-vous en dire quelques mots? Antonio Gomez Garcia. Le film a été réalisé avec des jeunes filles de 5e et 6e secondaire, option sciences sociales, de l'athénée Liège Atlas, en collaboration avec les Ateliers d'art contemporain, dans le cadre d'un projet européen d'intégration de l'immigration. Nous sommes partis des préjugés que ces jeunes, d'origines très diverses, avaient sur le quartier: il n'est pas sûr, il est sale, délabré, pauvre, on risque de s'y faire agresser. On leur a proposé d'aller se balader, d'enregistrer un micro-trottoir, puis de prendre des photos et enfin de filmer le quartier et d'interviewer des habitants. Le film en montre trois. Une jeune belge qui vient d'accoucher et qui explique qu'elle s'est installée exprès dans le quartier, car elle voulait y vivre. Un commerçant d'origine arabe, qui est là depuis tellement longtemps que son magasin est aussi un lieu de rencontre entre les habitants, qui passent la porte juste pour dire bonjour, sans rien acheter. Enfin, une dame d'origine ouzbèque, réfugiée chez nous depuis pas longtemps et qui explique pourquoi elle se sent bien à Saint-Léonard: elle y trouve la solidarité qui lui permet de mieux s'adapter à la Belgique. * La présentation officielle du documentaire d'Antonio Gomez Garcia sur le quartier Saint-Léonard aura lieu le 16 septembre. Pour plus d'informations, contacter antonio.images@skynet.be Un échec de la sociétéCe drame nous affecte tous, comme parents ou futurs parents, comme travailleurs et comme citoyens. Communiqué du PTB
La mobilisation suite à l'affaire Julie et Melissa a poussé les pouvoirs publics à améliorer certains dispositifs de recherche. Mais nous restons avec un sentiment amer... car l'enjeu est d'éviter ce genre de drame avant qu'il n'arrive. La justice doit établir clairement et rapidement qui sont le ou les coupables. Mais la question reste: comment la justice peut-elle laisser en liberté sans surveillance et sans suivi strict des personnes au passé de délinquant sexuel? * Le texte complet du communiqué est disponible sur http://www.ptb.be/scripts/article.phtml?section=A1AAAABFBA&obid=31803. Vous pouvez également y rédiger votre message de condoléances.
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Gros Plan Solidaire n°27 |