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Infos | Les enfants du pays
ont dépassé le trauma Dutroux 18 février 2004 | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
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LAURENCE BERTELS Trop tôt contraints à penser l´impensable, les enfants
avaient perdu foi en leurs (re)pères. Une des conséquences de l´affaire Dutroux est
l´accroissement considérable de fausses allégations. L´immédiat les inquiète plus. Il fallait donc que l´affaire Dutroux éclate dans le
pays du «grand saint Nicolas» dont la légende cruelle rappelle ce boucher
prêt à loger les petits enfants. «Entrez, entrez,...» La confrontation à la maltraitance de mineurs réveille
toujours des angoisses archaïques et un dossier comme celui qui nous
occupe rappelle que la pulsion l´a emporté sur la culture, que la
civilisation a raté sa mission. «L´affaire Dutroux n´est pas une affaire de pédophilie.
Si les atrocités commises à l´égard d´enfants nous touchent
particulièrement, elles n´ont rien hélas que de très ordinaire», écrit
Francis Martens, psychologue, anthropologue, psychanalyste dans «Procès
Dutroux. Penser l´émotion», un livre édité par la Communauté française qui
réunit l´avis de juristes, psychiatres, philosophes ou sociologues au
sujet de cet épisode important de notre histoire. Pour Francis Martens, au-delà des événements eux-mêmes,
c´est l´impact qu´ils ont eu auprès de notre société, et de ses enfants,
qui est considérable et renvoie au chagrin éprouvé par les Belges lors de
la mort du roi Baudouin. Dans les mois qui suivirent la libération de Sabine et
de Laetitia, la découverte des corps de Julie, Mélissa, An et Eefje, les
pédopsychiatres ont régulièrement été interrogés, principalement pour
guider les parents, désorientés face à l´impensable. Huit ans après les
faits et deux semaines avant le procès, nous avons cru bon de revoir
certains d´entre eux, de donner la parole à d´autres, de mesurer, avec le
recul, l´ampleur du traumatisme auprès d´une enfance qui s´est sentie
violée dans sa pureté. De ces entretiens, il ressort des grandes lignes
comme la puissance maternelle, toujours occultée, en matière d´inceste, la
perte de (re)pères si souvent décriée en pleine société matriarcale,
l´accroissement considérable de fausses allégations d´abus sexuels et des
affaires comme celles du Collège Saint-Pierre ou de la crèche Clovis.
Craintes cristallisées Le psychologue et psychanalyste Francis Martens estime
que c´est surtout l´impact de l´affaire Dutroux, au-delà des crimes, qui
s´est révélé fâcheux pour les enfants. Cette affaire a cristallisé des
craintes qui couvaient déjà dans la société depuis une bonne dizaine
d´années. L´angoisse ressentie par les enfants était aussi le
reflux de celle vécue par les parents à l´heure de grandes questions et de
véritable perte de repères au point, après un moment de déception, de
s´adresser au Roi, qui règne sans gouverner, pour jouer le rôle de père
symbolique: «C´est quoi un homme, une femme, qui nous protège? Sommes-nous
tous susceptibles d´être abusés?» Farouchement opposé aux livres comme «Mimi, fleur de
cactus et son hérisson» ou «Zoé, petite princesse», notre interlocuteur
estime que, si le discours alors tenu a permis de dépasser le sentiment de
culpabilité fréquemment rencontré chez l´enfant abusé, il a aussi nourri
une grande insécurité face à la maigre fiabilité des adultes.
«Ainsi, même les parents passent à l´acte», ont en
effet dû penser nombre de lecteurs. Pour les enfants, il n´était pas
rassurant d´être invité à se méfier de tous les inconnus. Plus concrètement, l´affaire Dutroux aura
considérablement modifié le comportement des professeurs et autres
éducateurs, des parents parfois, autant d´adultes n´osant plus la moindre
accolade avec leurs enfants. Les institutrices de maternelles n´osent plus
accompagner les petits à la toilette. Des bambins entreprenants sont pris
pour des pervers. «C´est encore plus aigu dans nombre d´institutions,
nous dit Francis Martens. Par exemple, beaucoup d´infirmes moteurs
cérébraux ou de handicapés mentaux ne peuvent pas se prendre en charge.
Pour eux, l´heure du bain, des soins corporels était aussi un moment de
confidence, attendu et important. Souvent, à présent, elle se réduit à une
contrainte hygiéniste.» Pour notre interlocuteur, le dossier du Collège
Saint-Pierre est un exemple criant de l´accroissement de fausses
allégations - il parle de 89pc d´accusations non fondées en cas de
conflits parentaux - et a mis au jour un phénomène de contagion semblable
à celui des XVIe et XVIIe siècle, lors des grands procès de sorcellerie.
Reste à savoir quelle sera la mise en scène médiatique
du procès? La publication des lettres de la petite Sabine, fait considéré
comme la continuation du viol par M.Martens, ne laisse rien augurer de
bon. Pour Philippe van Meerbeeck, pédopsychiatre et auteur,
entre autres, de «L´infamille ou la perversion du lien» (éd. De Boeck), le
procès Dutroux qui va débuter le premier mars ne va probablement pas
perturber les adolescents. Pour eux, il s´agit en effet d´une vieille
affaire qui ne les concerne plus et l´on peut croire que les assises tant
attendues et tellement redoutées ne les marqueront pas plus que le procès
Cools. Ils sont plutôt touchés par l´immédiateté et les images
de kamikazes diffusées régulièrement aux informations. Malgré cela,
l´affaire Dutroux aura considérablement changé la donne puisqu´elle a
cristallisé la croisade antipédophile en cours depuis une dizaine
d´années. Ce dossier a mis à l´avant-plan le rôle de parents très
présents, qui se battent pour retrouver leur enfant. «Ils devenaient les parents de tous quand les autres
figures emblématiques de l´autorité - justice, police, gendarmerie,
pouvoirs politiques - étaient mises sur la sellette. On assistait alors à
une image paternelle, patriarcale positive tout comme celle de l´angélisme
enfantin opposé au pervers polymorphe décrit par Freud.» L´inceste plus féminin «Côté négatif, souligne le professeur, l´affaire
Dutroux aura provoqué une multiplication de fausses allégations en matière
d´abus sexuels alors que Dutroux n´est pas un pédophile mais un pervers
sadique. Pendant une centaine d´années, la parole de l´enfant a
toujours été mise en doute, considérant qu´il s´agissait du fantasme
oedipien présenté par Freud. Depuis Dutroux, la parole de l´enfant est
presque toujours prise en considération et ce, en pleine société
matriarcale où le père, en cas de séparation, ose à peine assurer la garde
de l´enfant le week-end de peur d´être accusé d´attouchements ou autres.
Or les fausses allégations ont des conséquences plus graves que le trauma
sexuel lui-même car l´enfant s´enfonce dans une spirale mensongère.
Cet effet pervers est d´autant plus regrettable qu´il
surgit dans une société où les femmes ont de plus en plus de pouvoir sur
leurs enfants, où l´inceste mère/fils est présent et tabou. On ne parle
que des ogres, jamais des sorcières. N´oublions pas que dans toute la
littérature, à commencer par le mythe d´Oedipe, l´inceste est féminin.»
Jouer à Dutroux Très présent médiatiquement lors des faits de 1996,
Jean-Yves Hayez, pédopsychiatre aux Cliniques universitaires Saint-Luc ne
pense pas que les jeunes enfants vont être bouleversés par le procès
Dutroux car il n´aura pas le caractère bref et intense d´un traumatisme.
En revanche, on assistera à une grande quantité de
stimuli répartis sur un espace de temps relativement long. «Les enfants restent naïfs. Pour eux, il s´agit d´une
histoire ancienne et le fait que les accusés soient en prison les
réconforte. Ceci dit, ils vont certainement entendre des choses dures et
impressionnantes. On peut imaginer que certains d´entre eux vont se mettre
à jouer à Dutroux dans la cour de récré. Je suggérerais simplement aux
parents d´être à l´écoute, de ne pas précéder leurs interrogations mais
d´être prêts à y répondre.» La mémoire étant aussi la faculté d´oublier, les
enfants ne seront finalement pas durablement traumatisés par cette
affaire. Ils auront été insécurisés pendant une année à l´idée de faire
des mauvaises rencontres et auront été perturbés face à des parents
déboussolés. Enfin, Jean-Yves Hayez retiendra que les enfants sont
mieux informés aujourd´hui et surtout, ont appris à se défendre dans la
petite mesure de leurs possibilités. © La Libre Belgique 2004 |
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