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Un article que je vous conseille de lire
LAURENCE BERTELS
Trop tôt contraints à penser
l´impensable, les enfants avaient perdu foi en
leurs (re)pères.
Une des
conséquences de l´affaire Dutroux est
l´accroissement considérable de fausses
allégations.
L´immédiat les
inquiète plus.
Il fallait donc
que l´affaire Dutroux éclate dans le pays du
«grand saint Nicolas» dont la légende cruelle
rappelle ce boucher prêt à loger les petits
enfants. «Entrez, entrez,...»
La
confrontation à la maltraitance de mineurs
réveille toujours des angoisses archaïques et un
dossier comme celui qui nous occupe rappelle que
la pulsion l´a emporté sur la culture, que la
civilisation a raté sa
mission.
«L´affaire
Dutroux n´est pas une affaire de pédophilie. Si
les atrocités commises à l´égard d´enfants nous
touchent particulièrement, elles n´ont rien
hélas que de très ordinaire», écrit Francis
Martens, psychologue, anthropologue,
psychanalyste dans «Procès Dutroux. Penser
l´émotion», un livre édité par la Communauté
française qui réunit l´avis de juristes,
psychiatres, philosophes ou sociologues au sujet
de cet épisode important de notre histoire.
Pour Francis Martens, au-delà
des événements eux-mêmes, c´est l´impact qu´ils
ont eu auprès de notre société, et de ses
enfants, qui est considérable et renvoie au
chagrin éprouvé par les Belges lors de la mort
du roi Baudouin.
Dans les mois
qui suivirent la libération de Sabine et de
Laetitia, la découverte des corps de Julie,
Mélissa, An et Eefje, les pédopsychiatres ont
régulièrement été interrogés, principalement
pour guider les parents, désorientés face à
l´impensable. Huit ans après les faits et deux
semaines avant le procès, nous avons cru bon de
revoir certains d´entre eux, de donner la parole
à d´autres, de mesurer, avec le recul, l´ampleur
du traumatisme auprès d´une enfance qui s´est
sentie violée dans sa pureté. De ces entretiens,
il ressort des grandes lignes comme la puissance
maternelle, toujours occultée, en matière
d´inceste, la perte de (re)pères si souvent
décriée en pleine société matriarcale,
l´accroissement considérable de fausses
allégations d´abus sexuels et des affaires comme
celles du Collège Saint-Pierre ou de la crèche
Clovis.
Craintes cristallisées
Le psychologue et psychanalyste
Francis Martens estime que c´est surtout
l´impact de l´affaire Dutroux, au-delà des
crimes, qui s´est révélé fâcheux pour les
enfants. Cette affaire a cristallisé des
craintes qui couvaient déjà dans la société
depuis une bonne dizaine d´années.
L´angoisse ressentie par les
enfants était aussi le reflux de celle vécue par
les parents à l´heure de grandes questions et de
véritable perte de repères au point, après un
moment de déception, de s´adresser au Roi, qui
règne sans gouverner, pour jouer le rôle de père
symbolique: «C´est quoi un homme, une femme, qui
nous protège? Sommes-nous tous susceptibles
d´être abusés?»
Farouchement
opposé aux livres comme «Mimi, fleur de cactus
et son hérisson» ou «Zoé, petite princesse»,
notre interlocuteur estime que, si le discours
alors tenu a permis de dépasser le sentiment de
culpabilité fréquemment rencontré chez l´enfant
abusé, il a aussi nourri une grande insécurité
face à la maigre fiabilité des adultes.
«Ainsi, même les parents passent
à l´acte», ont en effet dû penser nombre de
lecteurs. Pour les enfants, il n´était pas
rassurant d´être invité à se méfier de tous les
inconnus.
Plus concrètement,
l´affaire Dutroux aura considérablement modifié
le comportement des professeurs et autres
éducateurs, des parents parfois, autant
d´adultes n´osant plus la moindre accolade avec
leurs enfants. Les institutrices de maternelles
n´osent plus accompagner les petits à la
toilette. Des bambins entreprenants sont pris
pour des pervers.
«C´est encore
plus aigu dans nombre d´institutions, nous dit
Francis Martens. Par exemple, beaucoup
d´infirmes moteurs cérébraux ou de handicapés
mentaux ne peuvent pas se prendre en charge.
Pour eux, l´heure du bain, des soins corporels
était aussi un moment de confidence, attendu et
important. Souvent, à présent, elle se réduit à
une contrainte hygiéniste.»
Pour notre
interlocuteur, le dossier du Collège
Saint-Pierre est un exemple criant de
l´accroissement de fausses allégations - il
parle de 89pc d´accusations non fondées en cas
de conflits parentaux - et a mis au jour un
phénomène de contagion semblable à celui des
XVIe et XVIIe siècle, lors des grands procès de
sorcellerie.
Reste à savoir
quelle sera la mise en scène médiatique du
procès? La publication des lettres de la petite
Sabine, fait considéré comme la continuation du
viol par M.Martens, ne laisse rien augurer de
bon.
Pour Philippe van
Meerbeeck, pédopsychiatre et auteur, entre
autres, de «L´infamille ou la perversion du
lien» (éd. De Boeck), le procès Dutroux qui va
débuter le premier mars ne va probablement pas
perturber les adolescents. Pour eux, il s´agit
en effet d´une vieille affaire qui ne les
concerne plus et l´on peut croire que les
assises tant attendues et tellement redoutées ne
les marqueront pas plus que le procès Cools.
Ils sont plutôt touchés par
l´immédiateté et les images de kamikazes
diffusées régulièrement aux informations. Malgré
cela, l´affaire Dutroux aura considérablement
changé la donne puisqu´elle a cristallisé la
croisade antipédophile en cours depuis une
dizaine d´années.
Ce dossier a
mis à l´avant-plan le rôle de parents très
présents, qui se battent pour retrouver leur
enfant.
«Ils devenaient les
parents de tous quand les autres figures
emblématiques de l´autorité - justice, police,
gendarmerie, pouvoirs politiques - étaient mises
sur la sellette. On assistait alors à une image
paternelle, patriarcale positive tout comme
celle de l´angélisme enfantin opposé au pervers
polymorphe décrit par Freud.»
L´inceste plus féminin
«Côté négatif, souligne le
professeur, l´affaire Dutroux aura provoqué une
multiplication de fausses allégations en matière
d´abus sexuels alors que Dutroux n´est pas un
pédophile mais un pervers sadique.
Pendant une centaine d´années,
la parole de l´enfant a toujours été mise en
doute, considérant qu´il s´agissait du fantasme
oedipien présenté par Freud. Depuis Dutroux, la
parole de l´enfant est presque toujours prise en
considération et ce, en pleine société
matriarcale où le père, en cas de séparation,
ose à peine assurer la garde de l´enfant le
week-end de peur d´être accusé d´attouchements
ou autres. Or les fausses allégations ont des
conséquences plus graves que le trauma sexuel
lui-même car l´enfant s´enfonce dans une spirale
mensongère.
Cet effet pervers
est d´autant plus regrettable qu´il surgit dans
une société où les femmes ont de plus en plus de
pouvoir sur leurs enfants, où l´inceste
mère/fils est présent et tabou. On ne parle que
des ogres, jamais des sorcières. N´oublions pas
que dans toute la littérature, à commencer par
le mythe d´Oedipe, l´inceste est féminin.»
Jouer à Dutroux
Très présent médiatiquement lors
des faits de 1996, Jean-Yves Hayez,
pédopsychiatre aux Cliniques universitaires
Saint-Luc ne pense pas que les jeunes enfants
vont être bouleversés par le procès Dutroux car
il n´aura pas le caractère bref et intense d´un
traumatisme.
En revanche, on
assistera à une grande quantité de stimuli
répartis sur un espace de temps relativement
long.
«Les enfants restent
naïfs. Pour eux, il s´agit d´une histoire
ancienne et le fait que les accusés soient en
prison les réconforte. Ceci dit, ils vont
certainement entendre des choses dures et
impressionnantes. On peut imaginer que certains
d´entre eux vont se mettre à jouer à Dutroux
dans la cour de récré. Je suggérerais simplement
aux parents d´être à l´écoute, de ne pas
précéder leurs interrogations mais d´être prêts
à y répondre.»
La mémoire étant
aussi la faculté d´oublier, les enfants ne
seront finalement pas durablement traumatisés
par cette affaire. Ils auront été insécurisés
pendant une année à l´idée de faire des
mauvaises rencontres et auront été perturbés
face à des parents déboussolés.
Enfin, Jean-Yves Hayez retiendra
que les enfants sont mieux informés aujourd´hui
et surtout, ont appris à se défendre dans la
petite mesure de leurs possibilités.
© La Libre Belgique 2004
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