Pédopsychiatre, professeur et responsable de la
pédopsychiatrie à la faculté de médecine de l'Université
catholique de Louvain. Jean-Yves Hayez redonne à la
punition ce qu'il estime être sa juste place dans le
processus éducatif : la dernière ! Son analyse, relative à
l'apprentissage de l'enfant et l'adolescent, mérite de
déborder de ce cadre pour alimenter une réflexion plus
globale sur l'intégration de la norme et la réponse à la
transgression.
Imagine : Quels sont les mécanismes mis en jeu dans
l'éducation d'un individu, son intégration des normes et
valeurs de la société dans laquelle il est appelé à évoluer ?
Jean-Yves Hayez : La transmission des valeurs, mais
aussi des habitudes de comportement et des règles en
vigueur, s'opère pour l'essentiel par l'éducation. II s'agit là
d'un concept très large au sein duquel j'identifie deux
composants majeurs. II y a d'une part le témoignage de
vie des gens de la génération au-dessus, la manière d'être
de la communauté adulte. C'est par là que le message de
fond va passer, que l'imprégnation la plus fondamentale
va s'effectuer. L'autre part revient au dialogue, à
l'information. Si on explique en toute honnêteté la raison
d'être des diverses règles, si on laisse un travail de
réflexion et de réaction s'opérer, si on fait appel à
l'intelligence, on arrive tout naturellement à une certaine
adhésion. Il n'est jamais malin d'imposer une chose à un
gosse ou à un adolescent. Il faut lui expliquer le sens de
cette chose et si ce sens est réel, la majorité finira par y
adhérer.
Mais il existera toujours une minorité réfractaire ...
Bien sûr ! Il ne faut pas être angélique ou rousseauiste.
Même avec un témoignage « impec » de la part des
« anciens », même avec un dialogue intelligent, tous les
enfants ne vont pas automatiquement devenir des êtres
parfaitement socialisés. Il existe en chacun de nous des
forces sexuelles et agressives. Parfois, elles participent à
notre socialisation, mais parfois aussi, elles nous poussent
à des démarches égocentriques, à n'écouter que nos
pulsions de plaisir, de pouvoir. Il peut alors y avoir
transgression.
Quelle attitude faut-il adopter face à celle-ci?
La réaction doit s'opérer à deux niveaux. Il convient tout
d'abord de marquer le coup, d'indiquer clairement que
l'acte est inacceptable et que la société n'est pas disposée
à se laisser attaquer sans réagir. Cette réaction permettra
à l'individu déviant de s'interroger, de réfléchir et d'adapter
son comportement pour ne pas récidiver. On est là dans le
domaine de la réponse à la transgression. Celle-ci posée,
il conviendra de s'interroger sur le sens de cette
transgression car elle renvoie très certainement à un
malaise chez son auteur. Si un enfant fait
intentionnellement des bêtises, ce n'est pas innocent.
Sans aller voir un psy, il y a un certain nombre de
questions basiques à se poser. Est-il heureux ? Lui
accorde-t-on le temps et l'attention dont il a besoin ? Nos
exigences à son égard ne sont-elles pas trop grandes ?
Est-ce que la vie que nous lui proposons offre
suffisamment de sources de plaisirs ? ... En identifiant les
causes du mal-être et en y remédiant, en changeant le
vécu de l'individu, on pourra changer son comportement et
donc éviter une nouvelle transgression.
J'insiste sur le fait que ces deux approches doivent se
faire en parallèle et ne s'excluent nullement l'une l'autre.
S'interroger sur le sens de l'acte n'empêche pas de lui
donner une réponse sanctionnelle. Prenons l'exemple d'un
pédophile ou d'un père incestueux. Le fait qu'il ait
lui-même été victime d'abus sexuels dans son enfance, ou
qu'il soit dans un état de dépression grave - éléments
générant un malaise exprimé à travers son acte - explique
celui-ci mais ne l'excuse pas. II faut donc sanctionner la
transgression tout en soignant ses causes.
Qui dit ... sanctionner ... dit ... punir ....
Pas nécessairement ... La punition dans son sens premier,
c'est-à-dire causer une peine, une frustration, n'est qu'une
sanction parmi d'autres. Elle ne doit d'ailleurs s'appliquer
qu'en complément des autres et en ultime recours.
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Des sanctions diversifiées
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S'il ne s'agit pas de punir, comment doit-on sanctionner
une transgression ?
En premier lieu, il s'agit de dialoguer, de dire clairement
« Tu as mal fait » et d'expliquer pourquoi. Si la
transgression a vraiment porté sur une règle essentielle, le
message sera fort et ne restera pas lettre morte.
Ensuite, s'il y a eu destruction - et celle-ci n'est pas
nécessairement physique - il importe d'obtenir réparation.
A un acte négatif répondra ainsi un acte positif. Ce
principe existe de manière très formalisée au niveau légal
avec la « restorative justice », mais il devrait être beaucoup
plus présent au sein des familles. L'adolescent qui rentre
à 4 heures du matin alors qu'il avait promis d'être là à
minuit et qu'il sait ses parents anxieux, « détruit » quelque
chose. On lui imposera de réparer en jardinant, en
rangeant la cave ... Avec son travail, il apportera un peu
d'agrément.
Dans un troisième temps, il faudra être attentif à
sanctionner positivement une éventuelle volonté de
rachat. Après une transgression, beaucoup des
« coupables » - surtout parmi les individus les plus
structurés, les mieux dans leur peau - vont vouloir montrer
par eux-mêmes l'autre facette de leur personnalité,
prouver qu'ils peuvent aussi faire de bonnes choses. Il
importe dès lors de manifester une reconnaissance
explicite de cette « amende honorable ». C'est là quelque
chose de capital. Si on omet de le faire, on risque
d'enfermer l'individu dans un cercle vicieux. Il se convainc
qu'on ne voit plus en lui qu'un être mauvais et il développe
un comportement de desperado, posant des actes de plus
en plus destructeurs pour correspondre à l'image qu'il a
fini par avoir de lui-même.
La punition n'arrive qu'en fin de parcours. Je ne suis
d'ailleurs pas certain que cela ait un sens de l'ajouter aux
processus de verbalisation et de réparation ... Mais je ne
suis pas non plus certain du contraire ! En fait, je ne crois
pas beaucoup en l'efficacité de la punition mais il est
possible que, dans les cas particulièrement graves,
l'enfant ne comprendrait pas son absence, qu'il verrait là
un signe de la faiblesse et de l'inconsistance de l'adulte.
Dans ces cas extrêmes, quelle forme prendra la punition ?
Elle est par nature liée à une frustration matérielle, une
privation de plaisir ou la création d'un certain inconfort.
Partant de là, elle peut prendre les formes les plus
diverses en ayant toutefois soin de respecter quelques
principes élémentaires. Ainsi, elle ne devrait jamais être
effrayante. On peut mettre un enfant « au coin » mais pas
l'enfermer dans la cave. Elle ne peut pas non plus être
humiliante. Obliger un énurétique à mettre son slip sur la
tête, comme cela s'opérait parfois dans certaines
institutions, n'a rien à voir avec une punition mais
s'apparente plutôt à un acte de sadisme barbare. C'est
d'autant plus vrai que, dans pareil cas, il n'y a pas de
transgression à sanctionner, puisque l'acte n'est pas
intentionnel ...
Dernière règle de base : la punition doit rester intelligente
et ne pas engendrer la désorganisation des facteurs
positifs qui commençaient à exister chez le jeune. Par
exemple, punir un gosse qui a tendance à glander et à
céder à ses pulsions négatives en l'empêchant d'aller au
foot n'est pas très malin. On le prive peut-être d'un plaisir,
mais on entrave surtout sa socialisation, déjà
problématique.
« Si on explique en toute honnêteté la raison d'être des
diverses règles, si on laisse un travail de réflexion et de
réaction s'opérer, si on fait appel à l'intelligence, on arrive
tout naturellement à une certaine adhésion. »
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En fin de compte, quelle est la finalité de la punition ?
Ceux qui étudient la question vous diront qu'elle vise à
créer une agressivité que l'enfant retournera vers la partie
de lui-même qui a transgressé ... Cela fonctionne peut-être
sur les plus raisonnables - donc pas forcément les plus
enclins à transgresser ! - mais il y a vraiment peu de
chances que les personnalités caractérielles et immatures
retournent cette agressivité vers elles. Quand on a dit ça,
on a posé toutes les limites et faiblesses de la punition.
Je le répète, pour moi, le processus sanctionnel devrait se
concentrer sur la verbalisation et la réparation, sans
oublier de reconnaître les efforts de réhabilitation faisant
suite à une transgression. On pourrait alors faire l'impasse
sur la punition. Malheureusement, dans nos sociétés, on
préfère mettre en exergue les comportements négatifs
plutôt que de mettre en valeur les démarches positives et
encourager ainsi les individus à poursuivre dans cette voie.
On a effectivement l'impression qu'aujourd'hui l'éducation
est tout entière centrée autour de la punition, que ce soit
pour la glorifier ou la réfuter ... sans substitution. Autrement
dit, on est souvent entre répression forcenée et laisser
faire laxiste ce qui, dans les deux cas, traduit un abandon
du rôle éducatif. Comment expliquez-vous ce phénomène ?
Je ne suis pas spécialiste en sociologie de l'éducation
mais je crois que l'on a aujourd'hui un rythme de vie
générant une fatigue physique et un stress très
importants. Le temps mais surtout la disponibilité
manquent pour accorder aux enfants toute l'attention qu'ils
nécessitent. On préfère souvent les voir devant la télé ou
l'ordinateur plutôt que d'avoir à s'en occuper après une
journée de boulot. Dans ce contexte, la relation est réduite
au minimum et il est plus facile d'édicter des règles dont
on sanctionnera le non-respect que de prendre la peine de
discuter le comment et le pourquoi des choses. A
l'opposé, certains parents vivent tellement mal ce manque
de disponibilité qu'ils se refusent à introduire le moindre
élément conflictuel dans le temps qu'ils consacrent à leurs
enfants. On laisse faire et on gâte à outrance ...
Dans les deux cas, il s'agit d'une politique à très court
terme. Ces parents vont rapidement se trouver face à des
gosses capricieux, incapables d'organiser leurs pulsions,
difficiles à vivre, alors que s'ils avaient été correctement
socialisés, ils seraient devenus de véritables partenaires
conviviaux.
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A employer avec sagesse et modération
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Toutes les transgressions n'ont pas la même gravité et ne
doivent donc pas être sanctionnées de la même manière.
Qu'est-ce qui détermine cette échelle de valeur ...
Tout ce qui a été dit précédemment se réfère à des actes
inacceptables parce qu'ils sont porteurs de destruction,
d'une injustice vis-à-vis d'autrui. Beaucoup de
transgressions ne vont pas jusque là mais traduisent
simplement un désir et un besoin de grandir, de s'affirmer.
Il s'agit de pulsions tout à fait légitimes, qui bénéficient en
outre dans nos sociétés d'un environnement assez
permissif propice à leur expression. On a envie de passer
par-dessus la clôture et c'est d'autant plus facile qu'elle ne
fait pas trois mètres de haut et n'est pas branchée sur du
10.000 volts ! Face à ces comportements, la meilleure
réponse est une abstention résignée. Tout au plus doit-on
s'interroger pour savoir si on donne à ce jeune assez de
responsabilités et si on accorde assez de valeur à ses
opinions. Pour le reste, mieux vaut fermer les yeux.
Sanctionner un jeune qui fume un joint ou qui regarde une
cassette porno avec les copains alors qu'ils étaient sensés
être au parc de loisirs ne sert à rien et est une erreur.
Je me réfère souvent à l'Evangile où il est dit qu'à l'âge de
douze ans, Jésus a fait une fugue de trois jours pour
« s'occuper des affaires de son père », autrement dit aller
frimer au temple. Il s'agit tout simplement d'un besoin
légitime chez chaque enfant de sortir de l'oeuf, de montrer
qu'il n'est plus sous la dépendance des parents, qu'il a
une vie et un monde autonomes.
Comment mettre en oeuvre des sanctions sans générer
un sentiment de culpabilité ?
Mais ce n'est pas nécessairement une mauvaise chose, la
culpabilité ! Dans la première sanction que j'ai évoquée, la
verbalisation, le dialogue, il y a place pour une certaine
culpabilité et c'est très bien ainsi. Si l'enfant a pris
quelques billets dans le portefeuille paternel pour
s'acheter un CD, il a créé un sentiment d'insécurité et une
déception chez les parents ; il est légitime qu'on le lui fasse
comprendre et qu'il se sente coupable. Ce n'est certes pas
le vécu le plus intéressant qui soit mais c'est une
composante de l'existence qui a son importance. Par
ailleurs, si le processus est bien mené, elle sera vite
balayée par la reconnaissance des actes positifs qui vont
être posés pour racheter la transgression.
Ce qui n'est pas acceptable, c'est la culpabilisation
excessive, la dramatisation, le maniement abusif de la
culpabilité qui fait croire à l'auteur d'une bêtise qu'il est
responsable d'un crime épouvantable, c'est s'appesantir
sur une intention mauvaise, vicieuse, qui n'existait pas.
Cette perversion atteint son summum lorsqu'on en arrive à
faire croire à l'enfant que ce n'est pas ce qu'il a fait qui est
mal mais lui qui est mauvais, lorsqu'on l'accable de
discours tels que « tu es le clou de mon cercueil » voire
« je regrette de t'avoir mis au monde ». Ce maniement de la
culpabilité au service d'un pouvoir défaillant, de la
vengeance ou du sadisme de l'adulte est inacceptable et
porteur de traumatismes graves chez celui qui le subit.
Dans pareils cas, le coupable est devenu victime,
l'éducation est un échec cinglant.
Propos recueillis par Pierre Titeux