Professeur Didier MOULIN, pédiatre, chef de service
associé au Service des Soins Intensifs et des urgences
aux Cliniques Universitaires Saint-Luc ( Université
Catholique de Louvain ).
Professeur Jean-Yves Hayez, pédopsychiatre, docteur en
psychologie, responsable de d'Unité de Pédopsychiatrie
aux Cliniques Universitaires Saint-Luc ( Université
Catholique de Louvain ).
Les soins donnés aux enfants admis en unité de soins
intensifs sont le résultat ou l'effet d'une activité humaine
que nous décrirons brièvement (
2).
Les unités de soins intensifs ont été inventées pour
obtenir la survie de patients dont la vie est menacée par la
défaillance aiguë et réversible d'une ou de plusieurs
fonctions vitales. La réversibilité de la défaillance est un a
priori méthodologique qui ne se concrétise pas toujours.
Ainsi dans un lieu déterminé de l'hôpital sont réunis des
compétences humaines et des moyens matériels. Des
spécialistes de " l'art de soigner "
( les infirmières ) et de " l'art
de guérir " ( les médecins ) sont
organisés pour accueillir et
soigner jour et nuit, chaque jour de l'année, des patients
présentant une défaillance vitale. Nous les appellerons
dans cet article les soignants. Ils disposent d'un matériel
de surveillance et de traitement performant et coûteux. Ils
combinent leurs compétences et leurs efforts pour
permettre la survie et obtenir soit la guérison, soit une
amélioration significative de la santé des patients qui leur
sont confiés.
Ces lieux de soins où sont accueillis des patients en
danger de mort sont des lieux d'émotions ressenties très
fortement. Celles-ci font " sortir d'eux-mêmes " comme
l'étymologie le suggère, se mobiliser, se révéler les
personnes concernées : patients, parents et soignants.
Toute action interroge ses acteurs sur leurs obligations ou
devoirs. Nous essayerons donc de répondre à la question : que
devons nous faire et comment devons nous agir
lorsqu'on nous demande d'admettre et de soigner des
enfants en unité de soins intensifs ? Quelles règles
devons-nous nous imposer ? A quelles lois devons-nous
obéir ?
Une autre façon de formuler ces questions consiste à
s'interroger sur les valeurs mises en jeu - qui peuvent être
promues ou mises en péril - dans l'action. La valeur
fondamentale ou ultime est l'être humain lui-même, fût-il un
enfant ; bien sûr pas un être humain seul et survalorisé
parce que fragile ( enfant et malade ) ou parce qu'investi
par le corps médical, mais un être humain égal aux autres
( dissemblable ) avec les liens et les dépendances qui
contribuent à sa singularité et à sa richesse.
Des questions existentielles liées aux précédentes
interpellent à propos du " prix " d'une vie humaine. jusqu'à
quel point s'acharner pour maintenir la vie biologique ?
Qu'est-ce qu'une qualité de vie minimale justifiant de
grands moyens ? Quelle quantité de dépenses reste
acceptable pour une vie particulière face aux besoins
sociétaux et aux besoins du monde ? Nous n'aborderons
pas ici ces questions analysées dans un autre
article (
3).
Dans la pratique des soins intensifs, comment essayer de
respecter chaque personne particulière ? La première
démarche passe par sa rencontre qui est indispensable et
qui cependant ne va pas de soi dans le contexte
particulier de l'organisation et de la technicité. La
rencontre comme première valeur est déjà applicable au
tout petit enfant. C'est dans la manière d'être avec lui, de
le nommer, de lui parler qu'on lui manifeste qu'il existe.
Les soins de santé, même dans une unité de soins
intensifs, sont l'occasion ( qui doit être saisie ) d'une
rencontre avec le patient et sa famille. Dans cette relation
d'un type particulier, où les rapports de force sont très
déséquilibrés, les balises utilisées pour respecter la
personne sont la (re-)connaissance des droits
fondamentaux ( human rights ) du patient comme ceux des
membres de sa famille, et le souci qu'ils sont bien pris en
compte. Nous envisagerons les droits à l'intégrité et à la
dignité, ceux à l'autonomie et à la vérité. Ils seront
analysés du point de vue de l'enfant, de ses parents et
des soignants.
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L'intégrité de la personne et sa dignité
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Les processus morbides qui entraînent l'admission en
unité de soins intensifs et les techniques de diagnostic et
de soins qui y sont pratiquées mettent en évidence de
façon spectaculaire combien il demeure délicat d'assurer
l'intégrité de la personne et sa dignité. La maladie ou
l'accident compromettent l'intégrité corporelle et le plus
souvent l'intégrité psychique. A l'intérieur de celle-ci, entre
autres, le projet de vie, le plus souvent le projet parental
pour l'enfant mais aussi le projet personnel de l'enfant
lui-même selon l'âge, sont mis en écueil.
Paradoxalement les techniques diagnostiques et
thérapeutiques utilisées en soins intensifs vont tenter de
restaurer finalement ( in fine ) l'intégrité
du patient - ou ce
qu'on peut en récupérer ... tout en ignorant, et même en
agressant celle-ci momentanément parce que, dans une
large mesure, il n'y a pas moyen de faire autrement :
apparemment, en tout cas ; même si l'intention de nuire
n'est pas là, cela ressemble à une agression.
Fantasmatiquement, c'est parfois encore pire : cela peut
être vécu comme une persécution, un acte de
malveillance, un acte de toute-puissance hautaine,
universitaire (" Mon enfant est un cobaye pour la
recherche. "). Nous ne pouvons pas faire autrement : un
certain nombre de nos techniques sont franchement
invasives, elles violent le corps du patient. Ainsi par
exemple, intervient la ventilation artificielle, motif principal
d'admission en soins intensifs qui nécessitera l'intubation
endotrachéale et très souvent une sédation forte de
l'enfant. Ensuite le patient est objectivé ( chosifié ) organe
par organe ( morceau par morceau ) pour étayer un
diagnostic fonctionnel précis et élaborer la stratégie
thérapeutique la plus adéquate. Et même nos techniques
ont parfois l'air de violer l'esprit : nous ne pouvons pas
tenir compte des idées anxieuses ou découragées du
moment, qui voudraient qu'on n'aille pas plus loin.
Ces méthodes de soins ont démontré leur efficacité pour
maintenir la vie, préalable à la restitution de l'intégrité
personnelle dont la santé. Comment, tout en utilisant ces
techniques indispensables si on raisonne en terme de
survie, préserver la dignité de la personne ? Comment,
tout en négligeant de fait l'intégrité de l'enfant dans le but
final de permettre à cette intégrité de vivre, ne pas oublier
le projet de vie c'est-à-dire la projection dans le futur de ce
patient particulier ? Voilà exprimé un premier défi qui peut
apparaître comme un paradoxe.
Si l'on considère le respect de la dignité comme la
reconnaissance du caractère unique et particulier de
chaque personne, la réponse dans le cadre des soins est
donnée au moins partiellement par la personnalisation de
ces soins, qui sont adressés à la personne dans tout
individu. Nous évoquerons la présence des soignants, leur
interrelation et interaction avec le patient, l'emprise de
l'enfant sur le milieu humain et physique, l'image de soi
pour chacun des acteurs. Nous prendrons comme
illustration l'accompagnement de l'enfant
mourant (
4).
La première démarche de personnalisation devant l'enfant
en danger vital ou qui va mourir consiste d'abord à être là.
Une présence non seulement rendue nécessaire par les
devoirs des tâches techniques et les règles du métier,
mais une présence qui consiste à accompagner ( cheminer
ensemble ) même dans ces circonstances les plus
difficiles.
Cela consiste à être là, présent, et d'autant plus que la vie
apparaît plus fragile, moins prometteuse d'avenir, de
bénéfices futurs. Etre là de plus en plus lorsque
apparemment, objectivement, il y a de moins en moins de
raisons strictement techniques d'être là, parce que la
technique échoue, parce que l'objectif initial se perd. La
présence même silencieuse dans le dénuement le plus
grand, c'est-à-dire face à la mort qui s'en vient, est une
façon de maintenir jusqu'au dernier moment le patient
comme être humain à part entière, comme personne dans
le monde des vivants avec toute sa dignité ( sa dimension
d'homme ) préservée, même si le corps et son
fonctionnement suggèrent la déchéance ( mot cruel et cru
s'il en est, s'agissant d'un être humain ). Le rôle des
soignants devient surtout à ce stade de donner de
l'humain, c'està-dire de donner de soi, ce qui pour le
patient équivaut à recevoir de l'autre. Le plus souvent, la
présence du soignant ne sera ni sourde ni muette. Elle
sera accueillante, à l'écoute des questions et même des
projets (
5).
Le questionnement de l'enfant risque d'être muet, et
révélera l'inquiétude et l'angoisse ; celles-ci peuvent être
interprétées comme un besoin d'espérance, comme une
demande de solidarité. Toute fuite par un processus
inconscient d'évitement favorisera l'angoisse, empêchera
l'enfant d'espérer, c'est-à-dire d'attendre et de pouvoir
attendre quelque chose des autres.
Les demandes ou les projets de l'enfant en danger vital
sont une façon pour lui d'essayer et de réussir au moins
partiellement, d'avoir prise sur les autres, sur les choses,
sur le futur même hypothétique et réduit. Ses projets
seront à son échelle enfantine. Il s'agira de s'entendre
raconter l'histoire préférée, d'entendre la musique connue,
d'obtenir tel objet familier, voire, si les forces le permettent
encore de réaliser tel jeu avec parfois tel compagnon bien
désigné. Ce pourra être de maintenir le projet scolaire
avec ses défis qui sont autant de possibilités de prendre
sur le temps, d'essayer de le maîtriser. C'est ce que tout
être humain s'efforce de faire mais à un autre rythme de
vie, dans une autre échelle de temps.
Cela sera parfois dans un contexte plus tragique pour
l'équipe soignante d'investir un enfant désinvesti par des
parents terrorisés par le chagrin ou l'angoisse au point
qu'ils n'osent plus se confronter à l'enfant, ou même ayant
anticipativement fait le deuil de leur enfant, c'est-à-dire
ayant accepté la perte de l'enfant alors qu'il est toujours là.
La présence des soignants est aussi active, mais d'une
nature très discrète comparée aux examens et soins
spectaculaires, lorsqu'il s'agit de soigner le corps dans son
apparence. L'habiller, le coiffer, être complice de la
coquetterie, préserver l'intimité et la pudeur, agir avec
politesse et discrétion, voilà autant de gestes, d'attitudes
qui signifient que cet enfant fait partie du monde des
humains, ce qui lui maintient ou lui confère sa dignité. Les
soins à l'enfant qui vient de mourir procèdent de la même
démarche fondamentale de respect et de reconnaissance
de la dignité individuelle.
Malgré la perte d'intégrité provoquée par la maladie ou
l'accident, malgré le fait que la " désintégration " est
aggravée par la technicité propre à la discipline des soins
intensifs, la dignité du patient, c'est-à-dire sa dimension
humaine ( son humanité ), peut être préservée voire parfois
agrandie dans une rencontre personnelle et interactive de
grande intensité, tant quantitativement que qualitativement.
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L'autonomie de la personne et la vérité
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L'autonomie de l'enfant qui dépend de ses parents illustre
de façon exemplaire une facette fondamentale de la
liberté humaine : le fait qu'elle se
joue dans la relation avec les autres et
dans l'interdépendance. Cette autonomie est limitée par la
maladie ou le handicap et certainement par une admission
en soins intensifs. En réalité, elle va surtout changer de
nature, et donc persister tout en créant sous la contrainte
et dans des circonstances pénibles de nouveaux liens et
de nouvelles dépendances.
S'il est vrai que la liberté présente notamment un aspect
subjectif et qu'elle se vit donc, entre
autres, dans " la tête ",
le psychisme ( liberté de penser, de désirer, de se définir ),
on peut faire l'hypothèse et envisager pratiquement que la
part d'autonomie qui est préservée chez le malade pourra
être rendue active en étant nourrie par la vérité. La liberté
de penser au coeur de chaque individu, même malade, ne
peut s'épanouir que dans la vérité ; la tromperie ou le
mensonge l'étoufferaient. Cette vérité naît dans un
dialogue vrai qui sous entend que ce que pense l'autre est
reconnu valable et respecté.
La part de liberté réellement vécue dans le rêve et dans le
jeu chez l'enfant a toujours quelque chose d'interpellant.
Pour concrétiser sa liberté de penser - surtout quand on la
reconnaît - l'enfant, en quelque sorte, l'applique dans ses
rêves et ses jeux. C'est une constatation courante dans
les pires situations créées à travers l'histoire et la
géographie. Par exemple, lors de l'émission de la
télévision belge Bla-Bla, en août 1996, des enfants en
séance de thérapie ont trouvé seuls que, dans leur prison,
Julie et Mélissa (
6)
jouaient. En soins intensifs, dès que le
confort procuré par l'absence de douleur est assuré, on
est toujours surpris par la capacité de jeu et d'invention
émanant de l'enfant.
Il serait néanmoins injuste et réducteur de ne situer la
liberté qu'au niveau psychique. II doit y avoir, pour nous
tous, une liberté d'agir dans une certaine mesure ; les
libertés étant confrontées et trouvant leurs limites dans la
rencontre de la liberté des autres. La liberté plus réduite
chez l'enfant n'est cependant pas nulle même en soins
intensifs et les parents et les soignants gardent un devoir
d'éducation, c'est-à-dire celui de guider la liberté de
l'enfant.
La liberté d'action des parents sera aussi confrontée à
celle des soignants ; en effet en unité de soins intensifs, il
n'auront pas le pouvoir de définir l'action précise. Celle-ci
sera le résultat d'une décision prise par les soignants.
Très souvent et chaque fois que cela est utile ou
nécessaire, cette décision se prendra au terme d'une
négociation dans un dialogue ouvert ; parfois il s'agira d'un
compromis lorsque le dialogue engendre la confrontation.
Les exemples sont nombreux pour documenter ces
situations. Certaines familles envahissantes vont interférer
avec les soins et les rendre inadéquats pour l'enfant ;
certains parents incapables de maîtriser leur émotion et
leur chagrin vont accabler leur enfant qui s'efforcera, lui,
de les soutenir alors que ses forces sont réduites ; ces
familles seront gentiment invitées à espacer leurs visites
et à les rendre plus bénéfiques pour l'enfant. D'autres
parents auront des demandes inappropriées qui ne
peuvent être qu'exceptionnellement rencontrées et dans
des circonstances précises et définies ; ainsi des
demandes d'euthanasie ou d'acharnement thérapeutique
alors que tous les soins à visée curative sont devenus
objectivement " futiles ".
Le dialogue en unité pédiatrique de soins intensifs passe
par l'accueil des parents et sera amorcé à partir de leur
questionnement inquiet. Les réponses seront bien sûr
objectives et concrètes lorsque l'information précise est
demandée. Celle-ci et une certaine compréhension sont
nécessaires à l'usage d'une " autonomie responsable ",
c'est-à-dire qui émane vraiment de la créativité, du projet
existentiel des parents, à présent mieux informés, mais
dont on espère qu'il prenne en compte les besoins de
chacun : enfant, parents eux-mêmes, soignants. On
espère donc qu'il en sortira des décisions utiles, ainsi que
des adaptations indispensables de la vie courante.
On sera cependant attentif au fait que les questions des
parents et les réponses des soignants dans les domaines
techniques peuvent constituer un refuge dans un domaine
plus intellectuel, plus abstrait de façon à éviter d'aborder
les sentiments et l'émotion des différents intervenants.
Cette attitude, quoique bien compréhensible, peut être
cependant une façon de refuser la réalité qui s'impose et
risque alors d'interférer avec cette autonomie que le
médecin se doit d'essayer de préserver voire de valoriser
chez ses interlocuteurs.
Une autre dimension du questionnement très technique
des parents, tout comme des réponses très pratiques des
soignants, correspond à la connaissance, à la vision de
plus en plus scientifique, mécanique de l'homme. Il s'agit
là d'un deuxième travers propre à notre société qui
concourt à aveugler sur les vraies questions liées à
l'action de soigner. Quel est le sens des soins ? Au
service de quel humain veulent-ils être ? Quelle quantité
d'énergie humaine, financière ... est-il juste d'investir pour
tel petit humain en particulier ?
Les questions sans cesse répétées seront toujours
révélatrices d'angoisse, d'un besoin d'espoir et de
solidarité. Manifester de la compréhension pour les
questions cachées, accuser réception du message
particulier de l'anxiété, sera source d'apaisement, de
tranquillité procurée par le fait d'être entendu et peut-être
compris.
Les réponses aux grandes questions qui concernent la
survie, la mort, le handicap, seront vraies, c'est-à-dire
émises dans un climat de vérité ouvert à une certaine
incertitude, ce qui correspond toujours à la réalité. Le
piège est de vouloir rassurer à tout prix, en réponse à
l'angoisse qui interpelle et qui appelle de façon pressante
l'apaisement. Rassurer via le mensonge, par exemple en
banalisant la situation, sera finalement source de
désespoir, de perte de confiance, à un moment où,
justement la confiance dans l'autre a un effet tellement
fondamental. On peut répondre à l'angoisse plus
fondamentalement en assurant que l'on fera tout ce qu'il
faut jusqu'au bout ; que l'on sera présent et vigilant ; que
l'on n'est pas incompétent, mais " compétent limité ", face à
la vie biologique qui se fissure. Mais on assumera, de
sorte que tout ce qui doit se passer, se passe le plus
humainement possible. Tout sera mis en oeuvre pour qu'il
y ait le moindre inconfort possible ; la douleur sera
combattue et le plus souvent supprimée, l'asphyxie avec
sa composante d'énorme détresse physique et psychique
sera prévenue. Les soignants seront présents et attentifs,
grâce à quoi, si l'enfant doit partir, il
partira " plein " des
autres, et donc sans angoisse d'abandon.
Mentir aboutirait par contre à empêcher de faire face à la
réalité qui pourtant devrait s'imposer ; ne pas permettre de
vivre la mort de l'être cher, de l'accompagner, de lui faire
ses adieux. Ce serait rendre impossible la mise en place
d'une vraie espérance, non pas l'illusion que la mort ne
viendra pas, mais la certitude qu'elle n'est pas le néant, la
fin de tout ; qu'elle peut être transcendée par la poursuite
d'une vraie vie : vie de l'esprit, vie de l'autre, vie de la
présence spirituelle. Dans les cas où la mort est
inévitable, l'espérance que l'on veut contribuer à générer
n'est pas de l'ordre du mensonge ; elle consiste à aider à
croire que la présence au malade dans les moments les
plus difficiles de sa vie a du sens, est quelque chose de
positif, est un cadeau précieux pour lui. On peut donc
aider à faire un passage vers la mort moins traumatique,
moins dramatique. En effet si on définit l'espérance
comme " le sentiment qui fait entrevoir comme probable la
réalisation de ce que l'on désire ", en informant
explicitement, on permet à celui qui vit l'espérance de
modifier son action en réorientant ses désirs vers la
réalisation, la concrétisation d'une nouvelle vie à organiser
où la présence physique et concrète de l'enfant ne sera
plus. C'est souvent aussi permettre aux parents de
répondre à l'attente du mourant, c'est-à-dire celle de s'en
aller en paix, aimé, vivant dans les coeurs et les
mémoires, soulagé, laissant à son tour les autres apaisés.
Le lien interhumain survit à la mort du corps, " celui qui
part, part avec le plus précieux de moi, et le plus précieux
de lui reste en moi ".
Parler vrai ne consiste pas seulement ou surtout à donner
la vérité objective ou scientifique et d'ailleurs illusoire des
résultats d'examens, des diagnostics toujours
conventionnels et des pronostics souvent incompris,
surtout dans le contexte émotionnel du moment. Parler en
vérité, c'est permettre de poser les questions essentielles,
et donner le temps nécessaire aux réponses. C'est aussi
souvent, donner quelque chose de soi : nos émotions, nos
idées intimes à propos de cet enfant qui s'en va ou de
cette famille qui souffre ; l'impuissance, la tristesse, le
sentiment d'injustice que nous éprouvons ; l'admiration,
l'émotion positive que nous ressentons face au courage
de l'enfant et de sa famille ; les questions que nous nous
posons sur le sens de la vie. L'information sera facile à
donner, mais faire prendre connaissance de la situation,
nécessite en somme que les parents renaissent avec
(" connaissent ") un nouveau projet, dans lequel s'inscrit ce
nouvel enfant malade, handicapé ou dont le corps sera
définitivement absent.
Les interrogations importantes se rapportent au projet de
vie qui porte l'enfant et dont les parents l'ont doté ; il s'agira
pour ceux-ci d'envisager un enfant différent, de modifier
un projet auquel ils tiennent. Ensuite cet enfant,
partiellement étrange(r), pourra souvent être réadopté, tel
qu'il est, avec les richesses qui lui restent et les manques
que la maladie a induits. II pourra même souvent être
réadopté, dans son agonie - que les parents ne
ressentiront plus comme une agression ou une
condamnation d'eux-mêmes - et dans la mort de son
corps. Cette réadoption arrivera au terme d'une double
réflexion douloureuse, sur les possibilités personnelles
d'accueil devant l'imprévu difficile et parfois surhumain,
puis sur la nécessité vitale, c'est-à-dire porteuse de vie, de
refaire un projet aimant, respectueux de l'enfant appelé de
par sa nature à plus d'autonomie et de liberté. Si ces
questions peuvent être posées devant la possibilité du
handicap majeur, c'est que simultanément dans l'unité de
soins intensifs la survie est liée au maintien ou à
l'augmentation de moyens humains et matériels
exceptionnels qui doivent être mis au service de l'enfant
présent sans oublier l'adulte à venir. Il faudra si possible
faire en sorte que le futur puisse être porté plutôt que
supporté par des adultes aimants qui devront un jour
s'effacer devant l'adulte de demain.
Malheureusement, cette " réadoption " d'un enfant différent
n'est pas toujours possible. Certains parents ne peuvent
pas y arriver et ceci, pour les raisons effectives les plus
diverses : blessure narcissique intolérable, incapacité à
aimer sans réciprocité, dépression, honte, sentiment de
culpabilité. Ou alors, elle n'est pas tout de suite possible :
les parents ont besoin d'un temps de maturation plus
grand pour leur réflexion. A l'équipe alors, de se substituer
à eux, provisoirement ou définitivement, auprès de l'enfant
qui a toujours besoin de présence humaine, mais à elle de
le faire sans juger : continuer à pouvoir accueillir ou
comprendre ces parents-là aussi, amène parfois à ce
qu'ils décrispent leurs positions. D'autre part, ce serait une
illusion au moins, une tromperie au plus, de se référer au
caractère enfantin du patient pour justifier une
thérapeutique agressive alors que la perspective de survie
ou la qualité de celle-ci sont devenues dérisoires, rendant
la thérapie réellement futile.
Donner le temps nécessaire aux réponses qui dépassent
les possibilités personnelles de chaque individu et donc de
chaque parent et de chaque soignant, c'est aussi parfois
permettre que la réflexion s'approfondisse par un dialogue
entre les membres de l'équipe de soins, voire avec les
membres d'une cellule d'aide à la décision éthique dont le
regard plus distant et moins immergé émotionnellement,
pourra être utile.
Les questions et les réponses sont complexes et variées,
plus nombreuses et plus riches que les règles ou les lois
qui peuvent guider, aider dans le cheminement vers une
vérité qui sera faite et partagée par la plupart des acteurs.
C'est aussi mettre en oeuvre son autonomie que d'user
ensemble de sa liberté mise au service d'un enfant aimé
et investi, projeté dans un avenir le plus humain possible.
L'usage de la liberté consiste à s'engager, parfois dans
des chemins excessivement ardus.